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Des fédéralistes fatigués aux souverainistes fatigués

Pendant le discours de Jacques Parizeau
Photo d'archives

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Au début des années 1990, il y avait beaucoup d'anciens fédéralistes, ou de fédéralistes déçus qui se disaient finalement prêts à accepter l'indépendance, même s'ils ne s'enthousiasmaient pas trop pour elle. C’était l’époque des fédéralistes fatigués. Le sens de l'histoire semblait conduire le peuple québécois vers la souveraineté. Même la démographie semblait prophétiser l'avènement de l'indépendance : la jeunesse semblait spontanément favorable au pays. Certes, il y avait encore des fédéralistes convaincus, mais ils avaient l'impression de ramer contre un courant puissant. Ils étaient même de temps en temps désespérés, comme s'ils se savaient au service d'une cause perdue. L’indépendance allait arriver, aussi bien s’y faire : c’était ainsi que plusieurs raisonnaient. Il faut dire qu'après l'échec de Meech en juin 1990, l'appui à l'indépendance a un temps dépassé les 60%. Globalement, il se maintenait aisément en haut de 50%. Entre eux, les fédéralistes maudissaient ce qui leur semblait être l'inévitable souveraineté du Québec. À la grandeur du Québec, on en était venu à croire que le fédéralisme était irréformable et on trouvait la chose très grave. On jugeait collectivement que la réforme du Canada avait été tentée de bonne foi et qu’elle avait échoué. Il fallait tourner passer à autre chose et cette autre chose, c’était l’indépendance. Les chefs inspirants favorables au Canada manquaient terriblement. Le fédéralisme était une cause terne dont on se moquait spontanément et qu’on expliquait seulement par la peur de l’avenir et une frilosité conservatrice dans le mauvais sens du terme. Être fédéraliste, c’était ringard.

Faisons le saut presque trente ans plus tard.

Aujourd'hui, on trouve plutôt un grand nombre d'anciens souverainistes. Ils n'ont nécessairement pas renié au fond de leur cœur leur sympathie pour l’indépendance. Mais ils croient que nous n'y arriverons jamais et ont laissé de côté ce vieil idéal qui a souvent été celui de leur jeunesse. C’est maintenant l’époque des souverainistes fatigués. Ils croient aussi que le sens de l'histoire joue contre l'indépendance et qu'il faut s'y faire. Mondialisation, fin des frontières, fin des nations: ces concepts se gravent dans la conscience collective et découragent à l'avance tout engagement indépendantiste. On dit aussi, et on serait bien mal venu de le nier, que la démographie joue contre l'indépendance: les immigrants se rallient massivement au Canada et les souverainistes, malgré de louables efforts, ne parviennent pas à les gagner. Certes, il y a encore des souverainistes convaincus, mais ils se croient souvent les défenseurs d'un idéal vaincu, auxquels ils s'accrochent néanmoins parce qu'ils auraient l'impression de se renier s'ils l'abandonnaient. Ils se disent que mieux vaut résister, car l'histoire peut toujours nous surprendre avec des revirements surprenants. Ils essaient de traverser la tempête historique. Mais leur désespoir est compréhensible: les mauvais sondages s'accumulent, l'indépendance semble être une passion réservée aux générations vieillissantes. C’est la cause des boomers. On s’ennuie de Jacques Parizeau et Lucien Bouchard. On se dit que la souveraineté a été tenté à deux reprises et qu’elle a échoué. L’idée qui s’impose, c’est qu’il faut passer à autre chose. Cette autre chose, c’est la sortie de la question nationale. La partie de la population qui adhère toujours à la souveraineté serait animée par la peur de l’autre et le repli identitaire. Être souverainiste, c’est devenu ringard.

J’arrête là la comparaison.

On aura retenu l’essentiel, je crois. En histoire, il y a des tendances lourdes qui nous amènent souvent à croire à l’existence de mouvements inéluctables, auxquels on peut peut-être s’adapter mais contre lesquels, fondamentalement, on ne peut rien faire. Et pourtant, les années 1990 n’ont pas conduit le peuple québécois à l’indépendance. Aujourd’hui, les fédéralistes triomphent et croient avoir évacué une fois pour toutes la menace de l’indépendance nationale. Mais qui sait de quoi l’avenir sera fait? Nos certitudes, en la matière, sont alimentées à la fois par nos espérances et nos craintes. Une chose est certaine, même dans les périodes historiques qui semblent peser sur nous de manière écrasante, la liberté humaine permet encore de résister à l’illusion de la fatalité et de renverser, avec l’aide de la conjoncture et de l’imprévu, le cours des choses. Le dernier carré d’indépendantistes inspire aujourd’hui la moquerie. Ces militants s’obstinent à se battre alors qu’on leur explique qu’ils sont déjà morts. Et pourtant, leur lutte s’écrit à l’encre de l’honneur. Ils refusent d’abandonner l’idéal qui éclaire notre histoire et qu’on ne saurait laisser s’éteindre sans condamner notre peuple à une régression provinciale désolante. Ils sont hantés par la disparition de la patrie, certes, mais c’est justement dans cette hantise qu’ils trouvent la force de poursuivre une lutte qui pour l’instant, ne passionne plus le commun des mortels. Mais si un jour, l’histoire se retourne à nouveau et que l’indépendance en vient enfin à s’accomplir, on dira de ces hommes et de ces femmes qu’ils auront, dans un contexte collectif marqué par un étouffant sentiment d’impuissance, créé les conditions de notre renaissance.