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Récit d'un premier contact

Récit d'un premier contact
PHOTO SIMON CLARK

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J’entre dans l’école. Juste avant, j’ai saisi la poignée de porte et j’ai fermé les yeux. Pour une vingtième fois en carrière, j’ai souhaité que l’année scolaire qui s’ouvre à moi se passe bien. Que son imperfection et ses surprises m’animent jusqu’en juin.

Et là, je suis dans ma classe. Trente-deux bureaux vides. Le silence plane, en attente de la tourmente de la jeunesse. Un silence qui invite au dépassement, au travail, au partage. 

Les chaises sont sur les bureaux. Je les dépose au sol pour montrer à mes futurs étudiants qu’ils sont les bienvenus. Petit geste simple, un rituel que je fais en secret depuis mes débuts. 

Je regarde mes notes, mon plan de cours. Je suis prêt. Sur papier. 

En dedans, ça se bouscule. Grande bataille entre l’expérience et la confiance accumulées au fil des ans et la nervosité et l’inquiétude de ne plus être à la hauteur, de ne plus être dans le coup, d’être dépassé, de ne plus connecter avec ceux et celles que l’on me prête. 

Ce tourbillon, je le contrôle en partie grâce aux milliers d’étudiants que j’ai croisés depuis deux décennies.

Ils sont devenus de beaux et grands adultes. Ils travaillent dans tous les domaines possibles. Ils ont fondé des familles. Ils voyagent partout autour du monde.

J’aime croire qu’ils me portent chance quand je redémarre la machine à la rentrée. Comme s’ils veillaient sur moi et qu’ils voulaient que je me donne aux nouveaux comme je l’ai fait pour eux. 

En ce matin de rentrée, je pense à tout ça en fixant l’horloge. Ils arriveront bientôt. J’ai hâte. Je serai leur guide pendant dix mois.

Je ferai tout en mon pouvoir pour qu’ils deviennent de meilleures personnes durant notre parcours. Pour qu’ils aient les outils et les ressources pour devenir des adultes épanouis, compétents, curieux, passionnés, uniques. 

La porte est ouverte. Je les attends dans le corridor. Je les regarde défiler près de moi et je tente de deviner s’ils feront partie de mon équipe cette année.

Les premiers arrivent. Ils me saluent, gênés, un peu encore la tête aux vacances. Je leur souhaite la bienvenue. Ils s’installent en se saluant les uns les autres.

Je marche de long en large, en les observant discrètement. Je fais semblant d’être bien préparé en vérifiant mes notes, en ouvrant un cartable, en fermant un livre. J’essaie de m’occuper pour calmer la nervosité qui monte.

On ne s’est pas choisi. Le hasard nous a réunis. On verra au fil du temps si ce dernier a bien fait les choses. Et là, en levant la tête, alors que la cloche retentit, je m’accroche le regard au vôtre. Une espèce de flottement opère toujours à ce moment-là. Le temps s’arrête.

Et je saute. Et toi aussi. 

Même si ça ne dure que quelques centièmes de secondes, je perçois tes craintes, tes rêves, tes projets, tes failles. 

Je promène mon regard dans la classe et, avant de dire un seul mot, je prends le temps de te connaître.

Toi qui doutes de tes compétences à écrire. Toi qui adores les romans fantastiques. Toi qui n’as pas connu un été facile. Toi qui travailles tard le soir pour aider ta famille à arriver. Toi qui veux devenir policière. Toi qui aimerais partir sillonner l’Europe avec ton meilleur ami. Toi qui ne sais plus comment surmonter ta peine d’amour. Toi qui doutes de tout. Toi qui n’aimes rien. Toi qui rêves de fonder une famille. Toi qui ne parles plus à ton père. Toi qui se passionnes pour le dessin. Toi qui n’as pas dormi la veille. Toi qui critiques la société dans laquelle tu vis. Toi qui crois qu’un monde meilleur est toujours possible. Toi qui me souris. Moi qui fais de même.

Et c’est quand je vois ce sourire, ces yeux pleins d’espoir, que je réalise que l’année qui débute sera bonne. Encore une fois.

À mes anciens et nouveaux étudiants, merci pour ce sourire qui me porte à continuer à croire en moi, à croire en vous. C’est un immense privilège de vous accompagner durant ces quelques mois.

Bonne rentrée scolaire!