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Le décrochage des enseignants

Le décrochage des enseignants
Photo d'archives, Agence QMI

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Il est souvent question de l'énorme décrochage scolaire au Québec, mais rarement celui des enseignants est abordé. Je suis toujours triste de constater le drame individuel, économique et social d’un diplômé qui, à la suite d’un baccalauréat de quatre ans, réoriente sa carrière.

«Une analyse récente faite par Létourneau (2014) sur l’abandon des cohortes d’enseignants embauchés au Québec durant la période 1992-2011 a indiqué que même si l’on observe des variations selon les cohortes, le taux d’abandon moyen varie entre 25 % et 30 % après la première année et monte jusqu’à 50 % après cinq ans.»

Évidemment, l’abandon d’une profession résulte de l’agencement de divers éléments. Selon une étude publiée dans la Revue des sciences de l’éducation de McGill, le «désengagement est significativement associé aux facteurs suivants : les expériences émotionnelles négatives dues aux relations difficiles avec les élèves, la perception des changements de politiques éducatives, la satisfaction vis-à-vis des conditions de travail et le sentiment de compétence.»

Au fait, j'ai une colle pour vous... Quelle est LA principale cause du décrochage chez les enseignants?

Parmi les quatre facteurs mentionnés dans l'étude, «l’engagement ou le désengagement des enseignants se fonde d’abord et avant tout sur les relations émotionnelles qui entourent l’acte d’enseigner. Selon qu’elles sont positives ou négatives, celles-ci nourrissent la satisfaction au travail et l’intention de faire de l’enseignement une carrière ou, au contraire, l’insatisfaction et l’envie de quitter ce métier pour un autre.»

Bref, la gestion de classe est l’élément qui a le plus d’incidence sur le risque de décrochage des enseignants. Surpris? Pas moi!

Quelques grandes déficiences

Depuis 15 ans, c’est toute la marchandisation de l’école qui s’est fortement implantée au Québec. Dans une perspective de l’approche client, l’école publique a fait le choix de multiplier les projets pédagogiques particuliers afin de concurrencer l’école privée.

Ainsi, ce système à deux vitesses est à la source de quelques dérives :

  • L’écrémage de la classe ordinaire : «Avec la désertion des plus doués vers le privé et les programmes particuliers et l’insertion des élèves en difficulté, la classe ordinaire serait même devenue “une classe poubelle”, selon certains.»
  • La répartition inégale du poids de l’intégration des élèves handicapés ou des élèves en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage : en raison de l’absence des élèves «performants sur le plan scolaire», le poids de l’intégration des élèves handicapés ou des élèves en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage repose entièrement sur les élèves de la classe ordinaire.
  • L’iniquité dans la tâche d’enseignement : le personnel enseignant des classes ordinaires voit sa tâche s’alourdir et il se crée une discrimination au sein même du personnel enseignant. Certains enseignent à des élèves performants et motivés, alors que d’autres se retrouvent avec plus d’élèves en difficulté ou à risque et des ressources insuffisantes pour répondre à leurs besoins

Que faire alors? S’attaquer à l’école néolibérale? Certainement pas! Afin d'éviter un tel sacrilège, je vous propose plutôt la solution du ministre de l’Éducation : «Il faut plus investir dans la formation initiale des maîtres. Comment ils peuvent mieux s’adapter».

À ce propos, je me contenterai de citer Steve Bissonnette, professeur au Département d'éducation à la TÉLUQ : «Nous pensons (plusieurs collègues et moi) que la formation en gestion de classe est nettement insuffisante à l'université, car la gestion des comportements représente le premier motif d'abandon de la profession.»

Voilà, certes, quelques grandes déficiences de notre système. Toutefois, il y a un autre point à considérer...

Pour Claude Simard, professeur retraité et ex-doyen de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval, «la gestion du système scolaire est d'une rigidité qui entrave ses capacités d'adaptation et d'innovation. Sur le plan des conventions collectives, un critère sacro-saint comme l'ancienneté fait en sorte que, contre tout bon sens, des enseignants novices se voient confier les groupes les plus difficiles.»

J’imagine qu’on pourrait en discuter pendant des heures. Est-ce qu'il existe des solutions dans nos écoles? Je suppose que oui.

À titre d’exemple, il serait possible de créer des tâches facilitant l’intégration des jeunes enseignants lors des cinq premières années. Ensuite, lors des 25 années suivantes, un nombre croissant de groupes plus difficiles pourrait être distribué à l’enseignant. Enfin, lors des cinq années avant la retraite, un juste retour à une tâche un peu plus «reposante» devrait être accordé.

Je sais. Je rêve en couleur. Dans une société où l’individualisme règne en maître, une idée mettant en vedette le bien commun n’est généralement pas la bienvenue.

En attendant des actions contre le décrochage des enseignants, j’invite mes jeunes collègues, pris entre la précarité, une nouvelle école, plusieurs groupes difficiles et trois préparations de cours, à s’accrocher à la statistique suivante : la relation qu’un enseignant entretient avec ses élèves correspond à 40 % de l’influence et du pouvoir qu’il possède lors de ses interventions auprès des jeunes ayant des difficultés de comportement.

Engagez-vous qu’ils disaient...