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Vas-y, man, tire

Vas-y, man, tire
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Quand j’ai lu que les projets d’exploitation pétrolière et gazière sur Anticosti étaient abandonnés, j’ai pensé : «Tiens, pour une fois qu’on gagne!». C’était fini! Ils n’allaient pas acheter notre accord avec leurs campagnes d'«information», leurs sondages twistés et leurs promesses de développement régional qui ne convainquent plus que les débiles légers.

Le soulagement fut de courte durée. Des 5,5 millions que le gouvernement du Québec a versés à la compagnie Junex en compensation pour l’abandon d’Anticosti, 100% iront direct aux projets d’exploitation de Junex en Gaspésie.

Ça me fait penser à la fois où Jean Chrétien avait dit : « Nous n’irons pas en Irak! » avant de s’empresser de promettre à Bush qu’il allait envoyer 2000 militaires canadiens supplémentaires en Afghanistan, ce qui permettait aux Américains d’en retirer le même nombre pour les envoyer en Irak. C’était quatre trente sous pour une piastre, mais les pacifiques Canadiens avaient eu l’impression d’une victoire et le gouvernement Chrétien avait réussi sa passe de comm.

Tout de suite après avoir versé le 5,5 millions, Québec a investi 8,4 millions de plus dans les travaux de la pétrolière en Gaspésie. Pour lui donner un coup de pouce, t’sais.

Le lobby des énergies fossiles est l’un des plus puissants au monde. Notre vigilance devrait être constante. Mais la vigilance, c’est fatigant. Tout nous pousse à ne pas nous en soucier, tout est déjà trop chargé anyway : notre horaire, notre tête, notre sentiment de culpabilité... à un moment donné, ça ne rentre plus. On est déjà au bout du rouleau dans la vie de tous les jours, comment se rajouter encore des devoirs?

Eux, c’est facile, ils ont des milliards et plein de professionnels sur le dossier. Mais nous?

Je veux dire, ça prend du temps et de l'énergie, se faire une tête, devenir expert en énergies fossiles, savoir comment répliquer intelligemment, aller sur le terrain, etc. L’idéal, ça serait de pouvoir faire confiance à notre gouvernement, qui est supposé être notre gouvernement, celui qui devrait n’exister que pour défendre l’intérêt des Québécois. Notre lobby. Mais bon. Nous n’avons plus de lobby depuis longtemps.

Les scientifiques s’entendent pour dire qu’il faudrait tout laisser dans le sol, que toute extraction supplémentaire équivaut à sortir des bombes à retardement. Bon, mettons qu’on dit qu’on s’en fout, que nous, la planète, on n’en a rien à cirer, que nos enfants n’auront qu’à s’organiser avec leur asthme et leurs cancers, avec leurs cyclones, leur tsunamis, une nature mutilée et des hordes de réfugiés climatiques. Que de toute façon, ça sera pas juste de notre faute à nous.

Il faudrait quand même que ça soit compensé par quelque chose de purement extraordinaire, non? Il faudrait que les bénéfices de l’industrie reviennent en majeure partie au peuple du Québec, plus spécifiquement aux Gaspésiens, et qu’ils puissent servir directement au développement d’autres filières que la pétrolière dans le but de se débarrasser de cette dernière dès que possible. Il faudrait, en somme, que les intérêts des compagnies soient soumis aux intérêts collectifs!...

C’est quoi, notre intérêt collectif? Des jobs? C'est tout? Admettons. D’abord, même si on ne calculait qu’en termes de nombre d’emplois supplémentaires sur quelques années (rien pour relancer la Gaspésie, juste quelque chose pour mettre quelques centaines de familles sur le respirateur artificiel) la phase qui produit le plus d’emplois est celle de l’exploration. Or c’est précisément la phase présente. Et la Gaspésie ne va pas mieux. En plus, ce ne sont pas des emplois nouveaux. On parle de gardiens de sécurité, de concierges et de femmes de ménage, de restaurateurs, d’arpenteurs, de travailleurs sur les chantiers, etc, des gens qui voient simplement leurs contrats augmenter pour une certaine période de temps, et après, plus rien.

Le cas des mines, des forêts et des pêches l’a démontré. Qu’il y ait de l’argent à faire dans une région ne veut pas dire que cet argent nourrit la région sur le long terme. Il arrive que la seule chose que ça puisse faire à long terme, ça soit d’épuiser les ressources, pis c’est toute.

On nous dit : «Mais il faut se libérer de notre dépendance au pétrole étranger.» Cet argument ne tient pas la route. Si on extrayait d’une shotte tout le pétrole estimé dans les puits GALT près de Gaspé, le site actuellement le plus prometteur au Québec, savez-vous combien de temps le Québec pourrait vivre indépendant du pétrole étranger? 54 jours. Wouhou.

Pendant que des gens passent leur temps à partager des articles sur les pratiques les plus révoltantes qui existent dans des pays à l’autre bout du monde, le territoire qui se trouve sous leurs pieds, celui qu’ils ont appris, depuis leur enfance, à aimer et à considérer comme une partie d’eux-mêmes, celui qui les remet d’aplomb quand le travail et le spectre du burn-out se rapproche d’eux, ce territoire-là, le fondamentalisme marchand est en train de le saccager bien comme il faut. 

C’est qui, les fondamentalistes marchands? C’est un peu comme les fondamentalistes religieux. Ils nous parlent tout le temps d’un truc qui les obsède (ici, l’économie) tout en agissant comme si ça n’avait aucune importance (il n’y a absolument rien d’économe dans ce que font les fondamentalistes marchands. La beauté du monde, ils la dilapident aujourd’hui pour des chiffres qui bougent dans leurs ordinateurs, et dans trente ans ou moins, nos enfants se promèneront avec des masques comme en Chine.)

Oohff. Ce que j’écris me paraît tellement ringard. De toute façon nous sommes tannés de lire des trucs du genre parce que nous sommes fatigués, à bout de nerfs – et résister à ces colosses ressemblerait à un suicide psychologique : où trouverions-nous la force? Nous n’avons pas le temps, pas la détermination, nous sommes en quelque sorte déjà vaincus, des guerriers épuisés qui ont abandonné leur fusil quelque part et qui regardent l’ennemi avec une expression détachée : «Vas-y, man, tire.»

Et c’est précisément parce que nous sommes nombreux à nous sentir comme ça que nous devons considérer comme des héros ceux qui partent aujourd'hui au combat contre les pétrolières. Il faut arrêter de les voir comme des hippies souriants qui sentent le patchouli et qui sont un peu pétés.

Il faut les voir comme des héros, parce que c'est ce qu'ils sont.

Pour en savoir plus

Junex, près de Gaspé (voir, sur Facebook, «Camp de la rivière - Galt - Junex»)

Dans la nuit du 6 au 7 août dernier, une gang d’autochtones et d’allochtones sont allés sur le site de Junex, à côté de Gaspé, et ont bloqué les travaux de la compagnie. Ils ont érigé une barricade pour empêcher l’accès au puits. Le Camp de la rivière, un camp de soutien, a été mis sur pied en parallèle, à quelques kilomètres du barrage. Un militant : «On a participé à toutes les fausses séances de consultation, on s’est tapé toute leur propagande. Finalement, jamais le projet n’a été présenté dans un cadre non partisan, jamais la population n’a été consultée. Ça s’installe chez nous sans rien demander. C’est le projet qui est le plus avancé au Québec. La compagnie dit qu’ils n’auront pas recours à la fracturation, mais c’est pas crédible vu la structure géologique. On ne peut pas sortir des quantités considérables de pétrole sans fracturer. Au final, pour être rentable, il va falloir fracturer. Ils évitent de le dire, ils mentent, c’est la pierre angulaire de leurs efforts d’“acceptabilité sociale”. Bref, il n’y a aucun dialogue. On a épuisé tous les recours qu’on pouvait avoir. La seule chose qui reste, c’est de se mettre dans leurs jambes.»

Une semaine plus tard, une grosse force policière a démantibulé le barrage. La SQ en a profité pour arrêter l’activiste Fredrick Stoneypoint, un militant anishnabe qui occupait le barrage tout seul sur le bord de son feu. Le camp de la rivière demeure. Ils s’organisent, ils sensibilisent, bref, ils luttent. Le camp prend de l’ampleur; fin août, ils étaient plus de 50. La semaine dernière, ils étaient 100 manifestants lors de la marche contre les hydrocarbures. Pour une manif à Gaspé, c’est pas mal de monde.

Gastem, à Ristigouche (voir, sur facebook, «Solidarité Ristigouche»)

Ailleurs en Gaspésie, dans la Baie des Chaleurs, la compagnie Gastem réclame 1,5 millions de dollars en dommages à la petite municipalité de Ristigouche-Sud-Est pour avoir adopté un règlement visant à protéger les sources d’eau potable de ses 168 citoyens, l’empêchant de driller où elle voulait. Cette somme, c’est 5,5 fois le budget annuel de la municipalité. Je me demande si Raymond Savoie, ancien ministre des mines et aujourd’hui président de Gastem, trouve ça plus le fun de planter les régions du Québec que de faire semblant de les aider. Un militant laisse tomber : «comme citoyen, qu’est-ce qu’il nous reste comme pouvoir quand le provincial nous bafoue? Il reste le municipal.» Le but de cette poursuite de Gastem est politique : faire une brèche dans le pouvoir municipal et citoyen, faire son bout de chemin pour que tout le monde se soumette aux besoins de l’industrie. Une levée de fonds est organisée pour payer les coûts du procès qui a commencé la semaine dernière.