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Être dans une secte sans le savoir?

Être dans une secte sans le savoir?
Philippe Melbourne-Dufour

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Les gourous ne sont pas tous des barbus prêchant l’apocalypse vêtus d’une toge blanche devant des fidèles en pâmoison. Certains portent des complets, parlent de leadership, de guérison par la pensée, de paix intérieure et leurs adeptes fervents ne sont pas nécessairement désemparés ou prêts à se suicider collectivement. Ils semblent au contraire tout avoir pour réussir mais n’en demeurent pas moins subjugués par ce qui est bel et bien un gourou.

Il y a trois semaines, j’ai infiltré une séance d’information du controversé «groupe de croissance personnelle» Landmark.

Lors de cette soirée, les adeptes étaient incités à inviter une personne de leur entourage pour lui faire découvrir les vertus de Landmark. Moi, j’y suis allé seul, mais plusieurs participants sont venus m’aborder, un sourire estampé au visage et le regard illuminé en permanence.

Fondé en 1991 par un dissident de la scientologie, la réputation sulfureuse de Landmark n’est plus à faire. Les témoignages d’ex-membres affluent sur Internet. Certains racontent avoir été complètement traumatisés après avoir participé à l’un des séminaires offerts par la multinationale californienne.

Au fil du temps, plusieurs journalistes se sont penchés sur le cas de Landmark. Différents experts et psychologues s’y sont aussi déjà intéressés. En France, Landmark était considéré comme une secte avant que le mouvement, qui rassemble des dizaines de milliers d’adeptes à travers le monde, ne quitte l’hexagone au début des années 2000.

Au Québec, Landmark a toujours pignon sur rue dans le centre-ville de Montréal. De l’intérieur, le mouvement semble plus vivant que jamais. En plus de ses séminaires, qui sont beaucoup portés sur la confrontation, Landmark offre différentes formations pour des compagnies privées, Lululemon étant l’un de ses clients les plus fidèles.   

Des objectifs flous

Pour faire une histoire courte, on y enseigne que tout ce qui nous arrive dans la vie, nous arrive parce que nous l’avons voulu ainsi.

Sauf que dans les trois heures que durera la séance d’information à laquelle j’ai participé, jamais Barry, le «Forum leader» venu directement de Floride, ne résumera dans des termes aussi implicites ce en quoi consiste Landmark. Il préfère se perdre dans des concepts abstraits flirtant avec la psycho-pop de mauvais magazines féminins.   

Pour être honnête, je ne suis pas certain de tout comprendre de ce que Barry raconte. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait quelque chose à comprendre. En tout cas, la trentaine de personnes autour de moi, eux, ont l’air de savoir de quoi Barry parle. Quand il rit, ils s’époumonent. Quand il applaudit, ils claquent dans leurs mains comme des otaries.

Le Forum

Ce qui est beaucoup plus clair par contre, c’est que je dois absolument m’inscrire au «Forum», le rite de passage pour faire officiellement partie de Landmark. Pendant ce «Forum», 150 néophytes sont cloîtrés pendant 3 jours pour se partager différentes expériences de vie, confrontés par un «Forum leader». Les convertis peuvent ensuite avoir accès à l’éventail de formations offertes par Landmark, toutes plus dispendieuses les unes que les autres. Pour 695$, on promet que le «Forum» changera notre vie.

Pour le prouver, Barry demande à quelques adeptes de longue date de raconter leur histoire. C’est alors que Manon* prend le micro. «Grâce à Landmark, j’ai pu pardonner à mes frères de m’avoir agressée», confie-t-elle avec émotion.

S’approche ensuite Hélène*. «Pendant 35 ans, je n’ai pas pu travailler parce que j’étais trop malade. Depuis que je suis dans Landmark, je pète le feu et je ne suis plus malade du tout. Je me suis même trouvé un emploi.»

Catherine*, elle, n’était pas chanceuse en amour. En faisant le Forum, elle a compris que c’était parce qu’elle n’avait jamais vraiment pardonné à son père d’avoir été un alcoolique. Devinez quoi? Catherine file le parfait amour depuis!

Une question d’argent

Les témoignages s’enchaînent comme ça jusqu’à 21h30. Puis, vient le moment de s’inscrire au fameux «Forum.» Les fidèles de Landmark se tournent alors vers leurs «invités.» Tous acquiescent à leur hôte et se lèvent pour aller remplir la horde de documents et donner un dépôt de 150$.

Même si j’étais venu seul, j’avais tort de penser que j’y échapperais. Richard*, qui en est déjà à son troisième séminaire Landmark, tente de me convaincre d’aller donner mon nom.

«Je suis étudiant, je n’ai pas beaucoup d’argent», ai-je beau lui rappeler, Richard insiste. «L’argent, c’est un faux problème. Tu as toujours les moyens de faire ce que tu veux dans la vie. Tu vas l’apprendre au Forum.»

Je fais encore fi d’hésiter quand Marie* vient à la rescousse de Richard. «Depuis que Landmark est entré dans ma vie, j’ai triplé mon chiffre d’affaires», m’assure-t-elle, son regard absent plongé dans le mien. Marie consacre 30 heures de bénévolat par semaine à Landmark. «Un jour, je serai Forum leader comme Barry», ambitionne-t-elle.  

Elle est tellement convaincue des vertus de Landmark, qu’elle a poussé son fils de 17 ans à rejoindre le groupe. En effet, Landmark offre une version adaptée de son Forum aux enfants et aux adolescents pour un prix similaire à celui des adultes.

Une secte?

Honnêtement, en sortant de la séance d’information, je ne savais pas trop quoi écrire. Certes, les gens que j’y ai croisés ont quelque chose d’un peu déconnecté, mais je me disais que s’ils y trouvaient du réconfort, qui étais-je pour les juger?

Endoctrinement des enfants, sollicitation monétaire, système hiérarchique, pensée magique, effet de groupe: ce n’est qu’en écrivant ces lignes aujourd’hui que l’ampleur de la dérive sectaire me saute aux yeux. J’y aurai été pourtant aveugle lors de mon incursion, sans doute hypnotisé par tous ces beaux discours et les ovations qui ont suivi.

J’ose croire que les adeptes de Landmark le sont un peu aussi. À moins que, par peur d'être désarmés face aux difficultés du quotidien, ils ne se refusent de voir l'évidence. 

*Noms fictifs