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Tout essayer

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Photo Agence QMI, TOMA ICZKOVITS

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Je ne crois pas que d’autres observateurs l’aient encore relevé, mais Jean-François Lisée est en train de développer une nouvelle forme de discours politique.

Dimanche, alors qu’il clôturait le 17e congrès du Parti Québécois, le chef a voulu s’amuser avec ses militants. Rendant hommage à Tex Lecor, Jean-François Lisée s’est livré aux « insolences d’un slogan ».

Présentant ce que serait l’identité thématique du PQ jusqu’au déclenchement de la prochaine campagne, le blogueur blagueur réfléchissait à voix haute sur ce qu’aurait pu être le slogan de son parti. Pendant ce temps, il pointe les écrans géants se situant de part et d’autre du lutrin où apparaissent les différentes phrases.

« Demain c’est l’avenir », puis « L’avenir c’est demain », reprenant une vieille blague d’un spécial électoral de La Petite Vie. « Les vraies, vraies affaires », histoire de taquiner le libéral. « Les spécialistes du changement » ? Trop dangereux qu’on pense qu’il s’agit de changement de chef. « De loin les moins pires », pour s’adresser au cynisme dans la population. « On va peut-être la garder pour les prochaines élections », conclut Lisée, cabotin.

Discours à réalité augmentée

Boulimique de l’actualité politique internationale et amateur de séries télé (la science-fiction occupe une place particulière dans son cœur), Jean-François Lisée raffole de tout ce que la technologie peut apporter en termes de possibilités communicationnelles.

Journaliste à la radio, à l’écrit et à la télé, puis auteur de livres dont la forme varie de l’essai au traité d’histoire politique, l’hyperactif ne se refuse à aucun médium. Comme intellectuel, il s’est approprié le format du blogue pour abreuver ses lecteurs d’une foule de données vulgarisées. Il a continué comme ministre, tenant une rafraichissante chronique de ses aventures professionnelles. Pendant la dernière course, son utilisation des émojis sur les médias sociaux permettait de se demander qui était vraiment le candidat des milléniaux.

Ici, il ajoute des supports visuels à son discours. Il l’avait déjà fait, de manière encore plus poussée, en janvier. Dans une allocution à saveur économique, différentes diapositives se coordonnaient à son propos, pour illustrer au moyen de statistiques que la croissance et la création d’emplois s’étaient historiquement mieux portées au Québec sous les gouvernements du Parti Québécois que sous ceux du Parti libéral.

Les militants ont apprécié. Ça leur rappelait quand il voyait débarquer Lisée avec sa présentation PowerPoint dans les assemblées de comté où il était invité comme conférencier.

Mine de rien, ce n’est pas nécessairement simple à organiser, d’ajouter un support visuel comprenant plusieurs éléments à une présentation orale. Ça prend d’abord un orateur qui est à l’aise de jouer avec ça. Ça met aussi un peu de pression sur le personnel qui doit faire plus de recherche et parfois souvent effectuer des changements jusqu’à la dernière minute. Ça prend également une bonne coordination avec la console de régie.

Sous Barack Obama, le genre avait été testé. Lors des discours sur l’état de l’Union, on pouvait suivre le prononcé sur le site de la Maison-Blanche, synchronisé avec une deuxième fenêtre vidéo où on voyait dérouler des graphiques, des statistiques et des citations au soutien des propos du président.

C’est donc une tentative très intéressante de la part de Lisée, à la fois chef et conférencier, de nous offrir ces discours à réalité augmentée, une nouvelle approche dont les possibilités sont littéralement infinies.

La faute de Lisée ?

Globalement, Jean-François Lisée est un bon communicateur. Il maîtrise tous les médiums. Bien que son humour apparaisse parfois un peu lourdaud, il passe toujours son message.

Comme orateur, je suis de ceux qui lui reprochent un certain manque d’émotion et de ressenti, mais sa livraison est remarquablement claire et fluide, son débit est excellent et sa diction parfaite. Portez attention à un élément particulier, en fermant les yeux lorsque vous l’entendrez à la télé ou en l’écoutant à la radio : pour un homme qui s’apprête à entrer dans la soixantaine, sa voix sonne remarquablement jeune.

Ça paye de se tenir loin du tabac...

Qu’est-ce qui cloche, donc ? Pourquoi le PQ a-t-il perdu sept points depuis son arrivée à la direction ? Est-ce vraiment la faute de Lisée ?

Évidemment, le chef demeure toujours imputable du sort de son parti. « Un lièvre ne joue pas aux cartes », dit-on au Lac-Saint-Jean. Dès lors que l’on aspire aux plus hautes fonctions, on se met la tête sur le billot, on accepte la responsabilité du résultat, on se trouve en compétition avec les précédents de l’histoire.

Dans la situation particulière de Lisée, il se soumet en plus à non pas une, mais deux autres comparaisons : « Et si ça avait été Pierre Karl ? » « Et si on avait pris Alexandre, à la place ? »

L’état du PQ

Péladeau, Cloutier ou Lisée, un élément serait néanmoins demeuré immuable : le chef qui dirigera le PQ aux prochaines élections aura eu à relever un parti mal à point, usé par la somme de ses défaites et de ses désenchantements.

Jadis, je me coltaillais avec des camarades militants pour savoir qui, d’André Boisclair ou Pauline Marois, avait le plus nui au parti. Vous devinez bien qui je défendais. N’empêche que ça illustre bien l’ambiance délétère de « machine à perdre » (dont je ne me suis jamais défendu d’avoir fait partie, que ce soit dit en passant) qui prévaut parfois au sein de ce parti qui descend de plancher historique en plancher historique depuis vingt-cinq ans.

Mais, c’est quand même une réalité : même en 1994, le PQ n’a été élu qu’avec quelques dizaines de milliers de voix de plus que le PLQ. En 1998, Lucien Bouchard forme un gouvernement majoritaire avec moins de votes que Jean Charest. 2012, Pauline Marois bat à l’arraché un gouvernement usé à la corde et prend le pouvoir avec l’appui de moins du tiers de l’électorat. C’est le plus faible mandat de l’histoire du Québec, ce qui explique peut-être, plus que toute autre chose, le résultat du 7 avril 2014.

Bref, pour le PQ, le déclin est lent, mais indéniable. Il ne prendra peut-être plus jamais le pouvoir, sans que qui ou quoi que ce soit n’y puisse rien changer.

En finir

Certes, le PQ ne s’est pas aidé. N’ayant jamais fait l’inventaire de la défaite de 2003, les enjeux de leadership ont pris toute la place dans ses débats. Traumatisé par les suites de la déclaration de Jacques Parizeau en 1995, s’étant brouillé avec plusieurs alliés sur la route du déficit 0 et des conditions gagnantes de Lucien Bouchard, il est passé de la forme la plus assumée de nationalisme civique sous André Boisclair, à un retour vers l’identitaire sous Pauline Marois, où la laïcité venait remplacer la langue. Il a ensuite remis le cap sur l’indépendance avec Pierre Karl Péladeau, puis repoussé ça à 2022 avec Jean-François Lisée.

Normal que les électeurs ne savent plus qui est le PQ. Il ne le sait plus non plus.

Il est facile de placer la faute sur la mise en veilleuse de l’option. André Boisclair promettait un référendum dans un premier mandat (même si le PQ était minoritaire !) et il n’a pas mieux performé, au contraire.

Il y aussi la démographie, le vieillissement (et ainsi, le glissement vers un certain conservatisme) de son électorat, la nouvelle circonscription entière que les libéraux s’importent chaque année, l’air du temps et le contexte mondial.

Et reste que le PQ a contribué à ses problèmes avec ses nombreux conflits internes et sa résistance aux changements, mais jamais ceux qui concernent sa direction.

Le PQ a fait des erreurs et manqué des occasions. Bref, il a souvent déçu. Et en politique, la déception, c’est certainement le sentiment dont il est le plus difficile de revenir. Aucun parti ne doit composer avec autant de « Moi, depuis qu’ils ont adopté la loi deux cent truc en mille neuf cent tranquille, c’est fini ». Sans doute une paradoxale démonstration de l’affection et des attentes démesurées qu’on a jadis placées en lui.

Avec pour résultat que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il se trouve plus de gens au Québec qui en veulent au PQ dans l’opposition qu’au PLQ au pouvoir depuis 15 ans.

Tout ça explique cette drôle d’ambiance où on voit une volonté d’en finir une bonne fois pour toutes avec le Parti Québécois et son perpétuel roman-savon. On sent certains chroniqueurs se retenir d’exiger des péquistes qu’ils rendent tout simplement les armes et qu’ils s’en aillent chez eux avant les prochaines élections.

La maison des Québécois

À la fin, c’est bien possible que le Parti Québécois soit rendu au bout de sa vie utile. Il n’en est pas si loin, en fait : sous la barre des 30 % de vote, le PQ peut perdre jusqu’à cinq sièges par point de pourcentage. Avec des circonscriptions où trois partis, voire quatre, pourront être compétitifs, ça ne serait pas trop long que le parti doive liquider même le centre d’archives monumental qu’il a aménagé avec les années dans le sous-sol de l’Assemblée nationale.

Ça se peut que ce soit bientôt la fameuse fin, celle qu’on annonce périodiquement depuis quarante ans, donc, et que Jean-François Lisée n’y puisse rien.

Mais ce serait dommage.

Ce serait dommage, parce que ça affaiblirait le Québec comme jamais. Rien ne rachèverait plus le rapport de force déjà amenuisé du Québec au sein du Canada que l’absence d’un mouvement souverainiste organisé. Même Robert Bourassa et Jean Charest étaient conscients de ça.

Québec Solidaire pour reprendre le flambeau ? Ah, la belle affaire... Visez bien si GND parlera encore d’indépendance le jour où il n’aura plus besoin de ce sujet-là pour prendre du terrain au PQ. Il n’y aurait probablement que Sol Zanetti pour s’en plaindre.

Ce serait dommage aussi pour les Québécois.

On ne m’en fera pas démordre. Il faut une maison pour ces Québécoises et ces Québécois qui croient dans le progrès social, tout en pensant que le libre-échange est une bonne affaire et que le Québec a une identité qui porte à conséquence politique.

C’est probablement la position électorale médiane au Québec en fait, le centre mou du débat politique québécois et c’est le jour où il aura disparu et qu’on verra le trou qu’il aura laissé qu’on se rendra compte à quel point il était important.

D’ici aux prochaines échéances, Jean-François Lisée va tout essayer pour permettre à cette famille politique de survivre. Et pour y parvenir, elle doit demeurer une option de gouvernement.

Zéro slogan

Sortant de cette fin de semaine parfaite de son point de vue, Jean-François Lisée s’apprêtait donc à renvoyer ses militants dans leur région en esquissant ce qui serait le cœur de la plate-forme électorale du PQ aux prochaines élections.

  1. Une loi 202 sur la langue, ainsi qu’une approche de laïcité et d’intégration réussie des immigrants.
  2. Miser sur la famille, en rétablissant l’accessibilité des CPE et en encadrant les frais lors des rentrées scolaires.
  3. Faire en sorte que tout l’argent frais investi en santé aille dans les soins plutôt que dans les salaires des médecins et remettre les autres professionnels de la santé en première ligne.
  4. Une stratégie économique pour les régions, la protection des sièges sociaux, l’achat local, les PME et les jeunes entrepreneurs.
  5. Un virage vert à l’occasion du premier budget.

Jean-François Lisée se montre donc constant sur les cinq thèmes qu’il avait établis en juin, au cours d’une entrevue avec Alec Castonguay.

De la constance, il en faudra, pour ce chef à qui on reproche de changer d’idées trop souvent.

C’est ce qu’il tentera de résumer à travers ce nouvel « anti-slogan » qu’il portera jusqu’aux élections : « Un plan solide. Zéro slogan. »

On verra si les gens y croiront, mais une chose est sûre : Jean-François Lisée ne laissera pas le PQ s’en aller dans le sous-sol de l’histoire sans avoir tout essayé.