/opinion/blogs/columnists
Navigation

Débats démocratiques et demi-vérités

DM JF Lisee-01
Photo Agence QMI, Daniel Mallard

Coup d'oeil sur cet article

Qu’on le veuille ou non, les décisions démocratiques ne sont pas toujours fondées sur la véracité des arguments ou des faits et elles sont souvent le fruit d’une large part d’émotions et de convictions. Cela m’a particulièrement frappé en observant les débats au congrès du Parti québécois. Je prévoyais revenir sur quelques-uns de ces arguments tendancieux, mais le collègue, Mario Dumont, m’a devancé avec sa chronique sur le financement des écoles privées.

Dans un monde de postvérité où les réseaux sociaux ont la cote et où l’on se contente des nouvelles qui nous confortent en rejetant les autres comme fausses, le Discours de la méthode de Descartes est jeté aux oubliettes. Plutôt que de se soustraire aux influences et de s’efforcer de distinguer raisonnablement le vrai du faux pour se construire une pensée éclairée, nous voyons de plus en plus de groupes de personnes s’enfermer dans leur réseau respectif et n’écouter que les arguments qui confirment leurs idées préconçues. 

J’en reviens au financement des écoles privées. Certains délégués péquistes ont argumenté qu’il coûterait plus cher à l’État de suspendre le financement des écoles privées et que le secteur public n’en retirerait aucun bénéfice financier. Il est désopilant de voir des gens plaider pour le maintien des écoles privées soi-disant par souci d’économie pour l’État, comme si le Québec n’avait pas les moyens d’instruire tous ses enfants. Les tenants de cette thèse empruntent toutefois un raccourci pour arriver à cette conclusion et font dans la demi-vérité en laissant supposer une fréquentation des établissements privés quasi nulle. Il est plus raisonnable d’évaluer d’éventuels effets de la proposition péquiste à la lumière de la réalité ontarienne où les écoles privées ne sont pas financées et continuent d’être fréquentées par 5% des jeunes Ontariens. En appliquant le même taux au Québec, il y aurait effectivement quelques millions supplémentaires pour le réseau public. Si on y ajoute les effets positifs de l’absence de ségrégation scolaire sur la réussite et la persévérance, enregistrées chez nos voisins, les gains se comptent en milliards de dollars dans les coffres publics.

D’autres débats ont illustré la prépondérance des croyances ou des convictions sur la véracité des faits, telle la mise en œuvre d’un concours d’architecture préalablement à la construction ou la rénovation d’écoles. Un délégué fondait sa position sur une étude qui établissait un lien entre la beauté d’une école et la réussite éducative. Pourtant, la corrélation est loin d’être démontrée à ce stade-ci et aucune méta-analyse ne permet de tirer une telle conclusion. Encore une fois, ce sont les impressions qui nourrissent l’argumentaire de certains pendant que d’autres opposants croyaient que l’ajout de ressources humaines spécialisées serait plus profitable.

Le débat, pour réinstaurer les classes spéciales pour les élèves ayant des difficultés, s’est fait dans la même ignorance des fondements scientifiques. Il faut d’abord dire qu’il continue d’exister des classes spéciales pour les élèves qui posent des contraintes excessives ou qui portent atteinte aux droits des autres, or ce n’est pas ce type d’élèves qui est visé par la proposition. Opposés à un courant d’école inclusive qui traverse le Canada, sous prétexte que des élèves talentueux souffriraient de la présence d’élèves en difficulté à leur côté, certains voudraient extraire de la classe régulière tout élève qui nécessite une attention particulière, et ce, malgré que de nombreuses recherches confirment que c’est vouer l’élève à l’échec et qu’il n’y a aucune démonstration convaincante qu’ils soient un obstacle dans la réussite des autres élèves.

Dans un autre ordre d’idée, une proposition pour retourner l’Agence du revenu du Québec dans la fonction publique a été écrasée par le député et ex-ministre des Finances, Nicolas Marceau, sous prétexte qu’en la retournant à l’intérieur de l’appareil gouvernemental, il ne pourrait pas y avoir l’embauche d’experts au salaire faramineux à opposer aux fiscalistes des multinationales. Il a toutefois omis de dire que c’est surtout pour se soustraire aux effets de la loi sur l’équité salariale que de telles agences sont créées et il minimise la rigidité qu’il en ressort dans le traitement des dossiers des citoyens ordinaires.

Le député Marceau a récidivé avec sa collègue Diane Lamarre pour écraser une autre résolution dérangeante. Ils se sont opposés à une résolution qui remettait en question le mode de rémunération à l’acte des médecins. Sous prétexte que l’amendement biffait une partie de la principale exigeant que les ententes avec les fédérations de médecins soient connues, la volonté exprimée par un jeune médecin spécialiste sur le plancher du congrès d’en finir avec le  paiement à l’acte a été passée à la moulinette. Pourtant, son amendement incluait tacitement les éléments de la proposition principale, car en voulant modifier le mode de rémunération, il s’ensuivrait des négociations où seraient connues les ententes actuelles. C’est une autre forme d’utilisation des demi-vérités pour s’éviter les engagements encombrants.

Finalement, le débat démocratique n’est pas plus source de vérité que celui des experts issus du monde universitaire émettant des opinions non fondées sur la recherche ou que celui des chroniqueurs livrant leurs analyses. Mario Dumont a raison de conclure que les faussetés répétées mille fois ne deviennent pas des vérités. Encore aujourd’hui, l’appel à la raison de Descartes trouve toute sa justification dans un univers où nous sommes bombardés d’informations qui supportent mal la nuance.