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Les fours à bagels leur gâchent la vie

Des voisins des célèbres boulangeries du Mile-End dénoncent les rejets toxiques de la cuisson au bois

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Leurs fours à bois font de Fairmount Bagel et St-Viateur Bagel des institutions à Montréal, mais ils sont désormais menacés par des voisins qui se plaignent de leur fumée toxique.

Un groupe de citoyens ira lundi devant le conseil municipal pour demander l’application du Règlement municipal sur l’assainissement de l’air et, s’il le faut, faire interdire ces fours à bois.

François Grenier lutte contre les rejets de la cheminée de Fairmount Bagel, située près de sa résidence. Il a été rejoint dans son combat par Dominique Charbonneau, qui tient dans ses bras son petit Edgar, âgé de 6 mois.
Photo Matthieu Payen
François Grenier lutte contre les rejets de la cheminée de Fairmount Bagel, située près de sa résidence. Il a été rejoint dans son combat par Dominique Charbonneau, qui tient dans ses bras son petit Edgar, âgé de 6 mois.

Les deux enseignes historiques du Mile-End ont fait des efforts dernièrement pour réduire les dégagements de leurs cheminées, mais leurs voisins ne sont toujours pas satisfaits.

François Grenier est le premier à s’être plaint de la nuisance. Depuis sa première crise d’asthme en 1997, le résident de la rue Clark a porté plainte chaque année à la Ville pour dénoncer la fumée qui sort nuit et jour, 365 jours par an de Fairmount Bagel, installé dans le Mile-End depuis 1951.

«Quand je me suis installé il y a 25 ans, il y avait une bonne odeur de boulangerie dans le quartier, se souvient le Montréalais. Aujourd’hui, c’est devenu une industrie qui alimente des Costco.»

Santé

Comme plusieurs résidents du secteur, M. Grenier garde ses fenêtres fermées quand le vent souffle dans sa direction, sinon la fumée entre et la suie se dépose sur les meubles.

Mais la plus grave nuisance concerne la santé. Le feu de bois contient des centaines d’éléments toxiques comme des particules fines, du gaz carbonique ou des composés cancérigènes comme les dioxines et les furanes, selon le directeur de la santé publique.

M. Grenier est d’autant plus en colère d’y être exposé que la Ville a adopté dès 1998 un règlement sur l’assainissement de l’air.

Des mesures ont d’ailleurs été prises contre les poêles à bois résidentiels qui seront interdits à Montréal en 2018. Les rôtisseries au charbon du Plateau-Mont-Royal ont elles aussi subi les foudres de la Ville en 2012 avec des amendes de plus de 50 000 $ qui ont fait fermer des commerces.

9 à 15 fois la limite

La Ville de Montréal a attendu 2009 pour mener un premier test sur la cheminée de Fairmount Bagel. Elle dégageait alors 9 à 15 fois le taux maximal autorisé de particules toxiques.

Depuis, la compagnie a fait installer un épurateur qui a réduit les taux de particules fines à quatre fois la limite.

Wilson Restrepo, employé de la boulangerie du Mile-End St-Viateur Bagel, s'occupe de mettre les bagels dans le four à bois et d'alimenter le feu avec des bûches de bois compressé.
Photo Matthieu Payen
Wilson Restrepo, employé de la boulangerie du Mile-End St-Viateur Bagel, s'occupe de mettre les bagels dans le four à bois et d'alimenter le feu avec des bûches de bois compressé.

 

«C’est bien beau de démontrer un effort, mais on demande à ce qu’ils se conforment au règlement», dit Dominique Charbonneau, voisine de M. Grenier et mère de trois enfants, dont un bébé de 6 mois.

La Ville a donné récemment deux constats d’infraction de 5000 $ et 10 000 $ à Fairmount Bagel pour des dégagements non conformes et parce que l’épurateur ne fonctionnait pas en permanence. Aucune des deux amendes n’a été payée.

Le propriétaire de la boulangerie, Irwin Schlafman, n’a pas souhaité répondre à nos questions lorsque nous l’avons rencontré dans son commerce.

La Ville refuse quant à elle de commenter le dossier puisque l’affaire est devant les tribunaux.

St-Viateur débourse 100 000 $ pour se conformer

Nicolo Morena, fils du propriétaire de St-Viateur Bagel.
Photo d’archives, Vincent Larin
Nicolo Morena, fils du propriétaire de St-Viateur Bagel.

En dépit des plaintes et des tests de la Ville de Montréal qui forcent le commerce à arrêter sa production, la boulangerie St-Viateur Bagel s’oppose catégoriquement à changer de méthode de cuisson.

«La cuisson au bois, c’est notre raison d’être, notre tradition, ça donne un goût et un cachet à nos bagels», explique Nicolo Morena, l’un des trois fils du propriétaire de St-Viateur Bagel, Joe Morena.

La compagnie qui vient de fêter en grande pompe ses 60 ans estime que la clé de son succès repose sur sa méthode de préparation artisanale.

Des tests effectués en 2011, à la suite des plaintes d’une résidente de la rue Waverly, Sarah Gilbert, ont révélé que l’une de ses cheminées dégageait 10 fois la limite réglementaire de particules toxiques.

Depuis, Nicolo Morena s’est vu confier cet épineux dossier.

La compagnie s’est mise à utiliser des bûches de bois compressé dans ses fours, qui auraient fait baisser les émissions toxiques de 70 %, selon M. Morena. De nouveaux tests effectués en 2016 montrent que le taux de particules nocives est descendu à trois fois la limite réglementaire.

Pas assez

Insuffisant, juge Mme Gilbert. «On parle souvent de bûches écologiques, mais ce n’est pas écologique puisqu’elles continuent de dégager des vapeurs toxiques», dit-elle.

Pour Mme Gilbert, la Ville doit interdire la cuisson au bois tant que la boulangerie n’est pas conforme aux normes.

M. Morena assure de son côté que la solution approche puisqu’un épurateur sera installé d’ici la fin de l’année sur la cheminée de sa boutique située au 158 de la rue Saint-Viateur.

«Si ça fonctionne, on l’installera dans tous nos lieux de production», dit-il.

Il révèle que ce dispositif coûte plus de 100 000 $. «On ne trouve pas ça chez Home Depot, lance-t-il. Les épurateurs sont utilisés par les grosses usines forestières, ils ne sont pas faits pour des fours à bagels.»