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Itinérants enterrés dans la dignité

Un prêtre va mettre en terre les cendres d’une centaine de sans-abri dont les corps n’ont pas été réclamés

claude paradis
Photo collaboration spéciale Magalie Lapointe Le curé Claude Paradis connaît bien plusieurs personnes qui seront inhumées jeudi prochain.

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Le curé Claude Paradis n’en peut plus de voir mourir des toxicomanes, des itinérants et des prostituées dans l’oubli. Il organise une cérémonie cette semaine pour leur redonner de la dignité.

Jeudi, il mettra en terre une centaine d’urnes contenant les cendres des corps non réclamés par les familles dans la dernière année.

L’abbé Paradis invitera les gens de la rue pour parler de la mort, mais également de la vie.

Tous se recueilleront autour d’une fosse commune au cimetière Le Repos de Saint-François d’Assise à Montréal.

Ici, oubliez les urnes plaquées or. Les cendres seront placées dans un sac en plastique et mises dans une urne de transit en carton avant d’être enterrées.

Les noms de la centaine de personnes ne seront pas affichés au cimetière. Ils sombreront dans l’oubli à jamais. Mais avant, l’abbé Paradis veut qu’on s’en souvienne une dernière fois.

« Peu importe ce qu’ils ont été dans leur vie, ils ont le droit à la dignité. Je ne regarde pas ce qu’ils ont fait », a dit l’abbé Paradis.

Il s’agit de la quatrième année qu’il tient une telle cérémonie, mais il n’en a jamais parlé publiquement avant.

Les cendres seront placées dans une nouvelle section du cimetière, située un peu à l’écart des autres défunts.

« Même morts, ils sont seuls. C’est terriblement triste », a dit l’abbé Paradis. Puisque la section est nouvelle, d’autres dépouilles s’ajouteront dans la section au cours des prochains mois.

Papillons

Le moment le plus touchant pour l’abbé Paradis sera certainement lors de l’envolée de papillons. Il demandera à des itinérants de souffler « le souffle de vie » à l’intérieur d’un petit trou gravé dans des petites boîtes en bois.

Grâce à la chaleur de leur expiration, les papillons se déposent sur leur épaule avant de retrouver la liberté.

Pendant la cérémonie, il parlera longuement de la mort avec les itinérants et les toxicomanes. « Je parlerai de leur passage sur Terre et de l’importance d’espérer. Il faut leur donner espoir. Dans la rue, c’est souvent la seule chose qu’il leur reste. Ceux qui le souhaitent pourront aussi prendre la parole », a dit ce prêtre qui travaille avec les gens de la rue depuis 20 ans.

Souvenirs

Chaque automne, l’abbé Paradis se rend au cimetière Le repos Saint-François d’Assise à Montréal pour aller chercher la liste de défunts qui n’ont pas été réclamés. Ce cimetière reçoit les dépouilles des corps non réclamés depuis au moins 60 ans. Aucune compensation financière n’est reçue. Pour le cimetière, chaque personne a droit à une sépulture digne.

« C’est notre mission de compassion ; on pense que chaque personne a fait certaines bonnes actions dans sa vie », a expliqué le directeur adjoint du cimetière Saint-François d’Assise, Alain Chartier.

Le curé prend le temps de lire tous les noms et de se rappeler les bons moments qu’il a passés avec plusieurs d’entre eux. « Même après 20 ans [à travailler dans la rue], on ne s’habitue pas à retrouver des gens morts gelés, seuls à l’hôpital ou encore étendus à côté de leur seringue », a dit le curé avec émotion.

Il faut dire que l’abbé Paradis en a vu des cadavres. Il est souvent appelé à aller identifier les corps à la morgue ou carrément dans la rue puisqu’il connaît pratiquement tous les itinérants et les prostituées de Montréal.

« Ils meurent en manque d’amour. Ils n’ont pas connu leurs parents ni leurs grands-parents. C’est tellement triste », s’est-il confié.

Cette année encore, l’abbé Paradis aura une pensée pour le premier itinérant qu’il a accompagné jusqu’à sa mort il y a de ça 20 ans, alors qu’il commençait sa vie de religieux.

Olivier, qui avait vécu dans plusieurs familles d’accueil avant de se retrouver dans la rue, est décédé d’un cancer incurable à l’hôpital Saint-Luc. Il avait 18 ans.

Il se souvient encore très bien des dernières paroles que l’itinérant lui a chuchotées à l’oreille : « Jamais personne ne m’a regardé vivre. Toi, voudrais-tu me regarder mourir ? »


24 heures pour réclamer un corps

Un corps est désigné non réclamé lorsque le conjoint ou les proches parents déclarent par écrit qu’ils n’ont pas l’intention de le réclamer et s’en désintéressent manifestement pendant au moins 24 heures après avoir été avisés du décès.

Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux

  Corps non réclamés Nombre de décès
2012 258 61 007
2013 275 60 800
2014 304 63 000
2015 310 64 400

Source : Le repos Saint-François d’Assise

*Les données sont provisoires

Tous les sans-abri craignent «de mourir seuls»

L’itinérant Jean-Simon Tremblay, 32 ans, sait que si la mort se pointe, il fera partie du lot de corps non réclamés que le curé Claude Paradis mettra en terre l’automne suivant.

Sébastien Ratté (à gauche) et Jean-Simon Tremblay vivent dans la rue depuis 10 et 6 ans. Ils n’assisteront pas à la cérémonie, car ça leur ferait trop mal.
Photo COLLABORATION SPÉCIALE, Magalie Lapointe
Sébastien Ratté (à gauche) et Jean-Simon Tremblay vivent dans la rue depuis 10 et 6 ans. Ils n’assisteront pas à la cérémonie, car ça leur ferait trop mal.

Issu d’une famille où la violence et la drogue occupaient toute la place, il a vu son père se faire tirer à bout portant alors qu’il n’avait que cinq ans et, selon ses dires, sa mère aurait commencé à lui injecter de l’héroïne alors qu’il n’avait que 12 ans. « Si quel­qu’un réclame mon corps, ce sera Seb (son ami itinérant). Oui, ça fait mal de savoir qu’on va mourir seul, mais en même temps, ma famille se fout complètement de moi », a dit calmement Jean-Simon Tremblay.

Vulnérable

L’acolyte de Jean-Simon, Sébastien Ratté, pense autrement. Lui qui a passé son adolescence dans des centres jeunesse croit que ses parents feraient tout pour réclamer son corps.

« C’est la crainte de tous les itinérants, de mourir seuls. Je n’y pense pas, si je pensais à la mort dans la rue, j’y penserais tout le temps », a expliqué Sébastien Ratté. Il croit que malgré ses 10 ans à vivre dans la rue, ses parents sont toujours aussi inquiets et n’espèrent jamais recevoir la visite des policiers pour leur annoncer le décès de leur fils.

Les gens de la rue sont invités à venir au cimetière

L’an dernier, une quarantaine d’itinérants et prostituées s’étaient rendus au cimetière Le repos Saint-François d’Assise pour se recueillir autour des 150 urnes enterrées.

Même si les gens de la rue ne sont pas tous catholiques, selon le curé Claude Paradis, ils ont tous une soif de spiritualité et ils l’écoutent tous avec un grand respect. Lors la cérémonie, plusieurs se transposent et se voient mourir seuls à leur tour. « Ce n’est pas évident de faire des funérailles d’une personne que tu as essayé d’aider à se sortir de la rue et quand tu as fait plusieurs choses pour elle. En plus, la plupart des gens de la rue meurent très jeunes à cause de l’alcool et de la drogue. Ils prennent n’importe quoi pour oublier leur souffrance », a confié l’abbé Paradis. D’ailleurs, d’autres prêtres, aumôniers de prison et membres du personnel de la Maison du Père sont sur place pour tendre l’oreille aux plus démunis après la cérémonie.

Consommation

Pour être capables d’assister à cette cérémonie, les itinérants et les prostituées consomment de l’alcool ou de la drogue dans la rue juste avant leur arrivée.

« La douleur c’est physique, mais la souffrance c’est spirituel. Lorsque ces gens voient leurs amis mourir seuls, ils se transposent et se voient à leur tour mourir seuls. Ils ne peuvent pas vivre ça à jeun, ce serait trop difficile », a dit l’abbé Paradis.