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Cellulaire au guidon: la cycliste immortelle

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L’autre jour, rue Ontario, dans Hochelaga, j’ai aperçu une déesse. Vous ne croyez pas aux dieux ? Vous faites preuve de naïveté. Ils revêtent une forme humaine pour se mêler à nous. Ma déesse se promenait à vélo.

J’attendais le feu vert à une intersection lorsque je l’ai vue: une blonde dans la vingtaine. Elle offrait un spectacle déconcertant. Des écouteurs couvraient ses oreilles. Maniant simultanément le guidon et le cellulaire, elle discutait avec émotion. Chicane ou bavardage ? Je ne sais pas.

Difficile d’aller droit en conduisant d’une main. Elle louvoyait dans un équilibre précaire entre le trottoir, les «trous» laissés par un chantier et le trafic automobile. Dans sa situation, vous ou moi redouterions de périr sous les roues d’un quelconque camion. Pas elle. J’ai fini par comprendre pourquoi.

Incrédulité

Son comportement réunissait la plupart des conditions nécessaires à la réalisation d’une méchante fouille. Le seul élément d’imprudence qui lui manquait, c’était le bandeau sur les yeux... « Franchement ! », me suis-je exclamé.

Son regard a croisé le mien. Lit-elle alors dans mes pensées ? La suite des choses confirme cette hypothèse.

Indemne

Quelques secondes plus tard, j’entends crier. Je sais spontanément que c’est la fille qui tombe. J’ignore pourquoi. Pas d’obstacle en vue devant elle. Sans doute un faux mouvement. La cycliste passe partiellement par-dessus son guidon, quoique ses jambes restent à califourchon sur le cadre du vélo ; elle chute de face sur l’asphalte en amortissant l’impact avec ses bras. «Évidemment que tu te casses la gueule !» me dis-je avec une pointe de colère. Son «accident» mérite des guillemets. Quand même, je m’empresse vers elle pour l’aider, inutilement ; déjà, des gens se penchent sur elle et s’assurent qu’elle va bien.

La fille se relève, congédie les bons Samaritains, enfourche son vélo, remet ses écouteurs, reprend son téléphone apparemment intact — un miracle — dans la main droite ; de la gauche, elle manie le guidon. Ainsi repart-elle : exactement comme avant. Puis, je comprends : c’est une déesse. Pourquoi ferait-elle attention ? À quoi bon apprendre d’une erreur ? Son immortalité lui ôte ce souci. Prions afin qu’elle ne conduise jamais un véhicule motorisé. Sa propre sécurité lui importe peu ; imaginez celle des autres.