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Au cœur de la détresse des pères

Au cœur de la détresse des pères
Christina Labelle

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C’est l’automne et des enfants s’amusent sur le terrain jonché de feuilles mortes du centre communautaire d’Ahuntsic. À l’intérieur de l’édifice patrimonial, des pères en détresse se sont réunis pour échanger. Je grimpe l’escalier de bois qui mène à RePère, un organisme leur venant en aide depuis plus de vingt ans.

Louis, un jeune intervenant social dans la trentaine, explique aux gars assis autour d’une grande table ovale que je suis ici pour entendre leurs histoires. Il s’adresse à eux comme s’il était leur chum de gars. Ils ont été prévenus de ma présence et ils sont venus nombreux. Plus nombreux qu’à l’habitude, il paraît. «Ils ont beaucoup de choses à raconter. Ils ressentent pour la plupart un profond sentiment d’injustice», m’a expliqué Louis peu avant la rencontre.

Louis a commandé de la pizza pour tout le monde. L’ambiance est tellement relaxe qu’on se croirait à une soirée de poker entre boys. Pendant qu’il distribue des pointes d’all dressed, j’explique ce qui m’amène. Dans la foulée de l’affaire Ugo Fredette, cet homme qui a enlevé son fils et assassiné son ex-conjointe récemment, j’ai eu envie d’entendre des pères s’exprimer sur la détresse vécue par certains hommes après une séparation. Tout de suite, la tension monte dans la salle. C’est un sujet délicat. Les gars se braquent, se regardent. Personne ne semble vouloir briser la glace.

 

Mathieu*, un vitrier dans la jeune cinquantaine, se jette finalement à l’eau. «Quand une femme fait ça, on parle tout de suite d’elle comme d’une victime», dit-il en tapant du pied nerveusement. «Jamais on ne parle de la détresse des pères. Je trouve ça déplorable qu’on dépeigne toujours les gars comme des agresseurs et des violents. On peut jamais être les victimes, on est toujours les instigateurs, ceux qui abusent alors qu’on peut nous aussi être victimes de violence et d’abus. Dans les médias, on entend tout le temps des histoires de pères qui battent, violentent et tuent. Mais l’inverse n’est pas couvert.» Les autres opinent. «Moi, je me dis qu’il (Ugo Fredette) a passé à côté de se faire aider», renchérit Philippe, un grand brun ingénieur informatique. François, un Français établi au Québec depuis plus de 10 ans, désapprouve. «Le manque de ressources pour les pères n’aide pas, mais c’est au père d’aller chercher de l’aide. À un moment donné, il faut mettre son orgueil sous le tapis et trouver des ressources.»

C’est ce qu’a fait François en faisant appel à RePère à la suite d’une séparation houleuse. Complètement déboussolé, il se rend d’abord à son CLSC. Là-bas, on l’oriente vers plusieurs ressources pour ses enfants. Mais on ne lui propose rien pour l’aider lui. «J’ai trouvé RePère par mes propres moyens». Se disant victime de violence physique et psychologique de la part de son ex-conjointe, il a trouvé auprès du groupe de soutien l’écoute dont il avait besoin. «J’avais 2 enfants en bas âge à ma charge. Il fallait que je ventile quelque part. Ma famille vit en France et je ne voulais pas tout le temps écoeurer mes amis avec ça.

L’ex-conjointe de François lui en aurait fait voir de toutes les couleurs. Frappée par une interdiction d’approcher à moins de 100 mètres le domicile familial, elle les aurait harcelés, les enfants et lui, pendant des mois. «Elle se stationnait à 102 mètres de la maison et appelait toutes les 10 minutes pour que les enfants viennent lui porter à manger. Elle voulait aussi du papier de toilette. Elle voulait que mes enfants l’accompagnent dans le bois pour faire ses besoins. Elle faisait aussi des séances de découpage photo avec eux. Ils devaient enlever papa de sur toutes les photos. C’était l’enfer. Il y a eu 21 interventions policières, elle a fait des graffitis sur la maison. Mes enfants sont traumatisés de ça.»

En plus de la violence psychologique et du harcèlement dont il aurait fait l’objet, François devait se dépatouiller avec la DPJ et des procédures judiciaires coûteuses. « J’ai fait faillite au bout de trois ans parce que les charges d’avocat et tout ce que je devais payer sont venus à bout de moi. J’essaie malgré tout de ne jamais dénigrer la mère de mes enfants.», dit-il en fixant ses Adidas blanches.

Au cœur de la détresse des pères
Christina Labelle

 

Sur les six pères présents, cinq ont eu des démêlés avec la DPJ. Accusé de violence et d’agression sexuelle, Mathieu en a long à dire sur la violence dont il a été victime pendant plus d’une décennie. Dans son cas, les procédures judiciaires durent depuis 11 ans. Il a fait plusieurs faillites et purge actuellement une peine de prison pour ces crimes qu’il prétend ne pas avoir commis. Il dénonce cette impression de ne pas être pris au sérieux lorsqu’un homme se dit victime de violence conjugale. «Une fois j’ai appelé la police. Elle me frappait pendant que j’étais en train d’appeler. J’avais un œil au beurre noir, j’avais du sang. La policière a ri de moi au téléphone.»

Sylvain, séparé depuis 2 ans, a été référé à Repères par la DPJ. Son ex l’accusait d’agression sexuelle. «Je voyais ma fille sous supervision une heure. Pis, petit à petit, ils m'ont laissé la voir plus.  Au mois d’août cette année, la DPJ s’est retirée du dossier. J’ai prouvé en quelque sorte ma compétence parentale. Maintenant, j’ai la garde partagée. J’ai toujours maintenu que les agressions sexuelles ne s’étaient pas produites. Ma fille a inventé ça parce qu’elle était victime d’aliénation parentale.»

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Christina Labelle

 

Le père, parent B ?

Pour les hommes réunis dans la pièce, il est clair que le système favorise les mères. «Le mythe selon lequel toutes les femmes sont des bonnes mères, on en a plein notre casque. On nous fait constamment sentir comme le parent B», plaident-ils. «Mais c’est aussi dû au fait que beaucoup d’hommes ne prennent pas leur place», précise François.

Mathieu en a assez de cette image du mauvais père qui abandonne ses enfants. «Je suis sensible, émotif et je médite. J’aime ça manger bien, je connais la cuisine santé et végétarienne. Et je ne suis pas un extra-terrestre. Des hommes comme ça, il y en a plein. Faudrait arrêter de penser qu’on est tous des débiles. J’en ai marre de ça.»

«Ben moi, j’ai abandonné ma fille pendant 15 ans», confie Benoît, un gestionnaire d’immeuble au physique imposant qui œuvre aussi en restauration. «J’ai été violent verbalement, psychologiquement et physiquement.  Par exemple, mon ex se garochait sur moi avec un objet pour me le fracasser sur la tête et je la pognais à la gorge pour l’accoter dans un mur. Mais je l’ai jamais frappée et je suis fier de le dire. Par contre, j’aimais pas la façon dont j’étais en train de devenir. Je me suis écarté parce que je me sentais devenir dangereux.»

Olivier travaille dans le domaine de la livraison et ne voit sa fille qu’une fin de semaine sur deux. C’est le seul père présent qui n’a aucun démêlé avec la DPJ. Son ex a déménagé à des dizaines de kilomètres de chez lui, rendant impossible la garde partagée qu’il souhaiterait obtenir. «Je pense qu’il devrait y avoir une loi pour empêcher les parents séparés de déménager loin l’un de l’autre. Ma fille, c’est comme une enfant fantôme. Quand je plie son petit linge le dimanche, c’est surréaliste. Mais je l’accepte. Je me dis que pour le moment c’est comme ça. Quand elle vient chez nous, je m’en occupe du mieux que je peux. Je lui demande si ça va bien à l’école, si ça va bien chez sa mère, ce qu’ils ont fait la fin de semaine d’avant. Je m’informe t’sé. Mais je ne suis jamais pris en considération dans les décisions de mon ex par rapport à elle.»

Philippe prétend ne jamais avoir levé la main sur son ex ni avoir été violent psychologiquement avec elle. Quand celle-ci s’est réfugiée dans une maison d’hébergement pour femmes après leur séparation, il a été décontenancé. «Il n’y a pas de perche tendue aux pères qui ne savent pas quoi faire», déplore Philippe, qui vit comme un échec de ne pas voir ses enfants plus souvent. Il les voit quand même 37% du temps, ce qui suscite l’envie autour de la table.

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Christina Labelle

 

«T’es un Guy Turcotte»

Les pères qui participent à la discussion ont deux choses en commun : il désirent plus que tout maintenir le lien avec leurs enfants et ont l’impression de ne pas être pris au sérieux par le système. «Quand je parle avec la DPJ, j’ai l’impression de ne pas être cru. Je n’ai jamais fait d’aliénation parentale, mais je l’ai subie. J’ai fait de la prison à cause de ça. J’ai dû avouer un crime que je n’avais pas commis. Je suis un gars sensible. Mais on dirait qu’un père, ç’a n’a pas le droit d’être sensible. On est tous des écoeurants prêts à tuer», rage François.

Les esprits s’échauffent et Benoit renchérit «La violence psychologique des femmes engendre souvent la violence physique des hommes. Si tu mets pas la switch à off, si tu te pousses pas, tu peux perdre le contrôle. Ça prend des ressources. Pis quand t’en as pas, tu prends un chemin que t’es pas supposé prendre». Philippe intervient. Il trouve que Benoit va trop loin. «L’un n’est pas la cause de l’autre. Mais souvent nous les gars, on n'a pas les outils pour gérer ces affaires-là et on a un sentiment d’impuissance face à ce genre de situation. Ça peut parfois mener aux drames qu’on connaît.» Mathieu opine, mais confie s’être même fait traiter de Guy Turcotte par des policiers.

Les boîtes de pizza sont vides et il fait noir dehors. En partant, François m’accroche dans le corridor. «Hey, je veux que tu saches que je les voulais mes enfants. Je les ai faits pour les voir grandir et pouvoir leur donner les outils que j’ai accumulés au fil du temps, leur dire les erreurs que j’ai faites dans le but de leur éviter. C’est ça un parent.» En roulant vers la maison, je repense à ces hommes en colère. Ont-ils raison? Ont-ils tort? À quelques kilomètres de là, mes enfants dorment à poings fermés. Et même s’ils m’énervent souvent, je souhaite de ne jamais avoir à me battre pour avoir le privilège de passer du temps avec eux.

 

Si vous êtes un père et éprouvez des difficultés, vous pouvez communiquer avec RePère.

 

 * Les prénoms sont fictifs.