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Les fonctionnaires fédéraux traités aux petits oignons

Le gouvernement a déboursé 71 M $ en 13 ans pour des cadeaux à ses employés

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OTTAWA | Machine à café espresso, tablette, batterie de cuisine, bijoux, système de cinéma maison : le gouvernement fédéral a offert à ses fonctionnaires 71 millions $ en cadeaux en tout genre dans les 13 dernières années en guise de récompenses.

Que ce soit pour souligner le travail bien fait, l’ancienneté ou le départ à la retraite, Ottawa n’hésite pas à délier les cordons de la bourse pour traiter ses employés aux petits oignons.

Surtout depuis 2010, année durant laquelle le phénomène a littéralement explosé.

« Le gouvernement du Canada a en place des programmes de prix et de reconnaissance pour récompenser les employés qui ont accompli un excellent travail, ont fait preuve d’un comportement exemplaire ou ont obtenu des résultats positifs », explique un porte-parole du Secrétariat du conseil du trésor, Martin Potvin.

Les prix en question ont une valeur maximale de 500 $.

Au départ, lorsque les programmes de récompenses ont été lancés, un petit nombre de fonctionnaires se partageaient des cadeaux plus dispendieux.

Au fil des ans, de plus en plus d’employés ont commencé à profiter de la générosité de leur employeur.

De sorte que depuis 2010, le fédéral dépense en moyenne chaque année 7,3 millions $ en cadeaux, une hausse fulgurante par rapport aux quelque 4 millions $ qui étaient offerts annuellement avant cela.

Comment ça fonctionne ?

Le système de reconnaissance est géré depuis sa création en 2004 par une entreprise de Montréal, Rideau inc.

Il comporte deux volets : le Programme de prix instantanés et le Programme de prix de long service.

Le premier salue le « dévouement hors du commun » d’un employé. Le second souligne l’ancienneté et le départ à la retraite.

Il existe 9 niveaux pour les prix instantanés et jusqu’à 10 paliers de prix de long service pouvant aller jusqu’à 50 ans, selon le ministère.

La pointe de l’iceberg ?

Le montant annuel avancé de 7,3 millions $ en cadeaux dans les dernières années constitue toutefois un minimum.

La plupart des 116 ministères et agences fédéraux ont recours à ce système de récompense centralisé.

Mais les patrons ne sont pas obligés de s’y soumettre et peuvent le contourner pour offrir des articles et des chèques-cadeaux à leurs employés.

Selon les règles en place, les gestionnaires ont aussi le pouvoir d’offrir des bonis en argent « lorsqu’ils le jugent approprié ».

Le Secrétariat du conseil du trésor est toutefois incapable d’évaluer le coût des récompenses offertes en marge des programmes habituels mis en place par Rideau inc.

« Ces prix sont gérés exclusivement par chaque organisation et ils ne font pas l’objet d’un suivi centralisé », explique Martin Potvin.

Des cadeaux pour tous les goûts

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Photo courtoisie
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Batteur sur socle à tête inclinable Ultra Power Plus KitchenAid
Photo courtoisie
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Fireplace SoHo fonctionnant au
biéthanol liquide écologique
Photo courtoisie
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Photo courtoisie
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Photo courtoisie
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Tablette Galaxy de Samsung, enceinte 
Dreamwave Harmony et carte MicroSD
Photo courtoisie
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Télescope Skyrunner de Carson Optical
Photo courtoisie
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Fer à repasser de voyage First Class Rowenta
Photo courtoisie
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Pendule Howard Miller Lorna
Photo courtoisie
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Source : les sites gouvernementaux iboutique.ca et seasons.ca

Des organismes s’interrogent sur la pertinence

Des organismes s’interrogent sur la pertinence d’offrir des cadeaux aux fonctionnaires fédéraux alors qu’ils bénéficient déjà, selon eux, de conditions de travail « qui font l’envie de tous les Canadiens ».

« Ils ont une sécurité d’emploi blindée, un fonds de pension financé majoritairement par les contribuables et sont, somme toute, bien payés », énumère le directeur québécois de la Fédération canadienne des contribuables, Carl Vallée.

« Il me semble que tous les ingrédients sont réunis pour les inciter à faire leur travail », estime l’ancien porte-parole de l’ex-premier ministre Stephen Harper.

M. Vallée nuance toutefois en soulignant que les « incitatifs » sont « bons » et qu’ils « existent aussi dans le secteur privé ».

« Mais en même temps, dans le secteur public, il y a tellement d’avantages qui n’existent pas ailleurs », indique-t-il.

Conditions avantageuses

La porte-parole de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), Martine Hébert, s’interroge elle aussi sur la nécessité d’offrir des cadeaux aux fonctionnaires fédéraux, compte tenu de leurs conditions de travail déjà favorables.

La FCEI estime que l’écart de rémunération entre le secteur privé et la fonction publique fédérale atteint plus de 33 %, en tenant compte des avantages sociaux.

« J’espère au moins que ces programmes de récompenses sont bien gérés avec des mécanismes de reddition de compte et que cela reste dans la mesure du raisonnable », tempère-t-elle.

Pour le NPD, certains aspects des formules de récompenses « manquent de transparence », car les patrons ont trop de pouvoir dans l’équation.

« Des cadeaux discrétionnaires pouvant être donnés en argent comptant ont de quoi faire sourciller », croit le député Daniel Blaikie.

« Les Canadiens méritent de comprendre comment leur argent est dépensé », argue-t-il.

Chez les conservateurs, qui étaient au pouvoir lorsque ces programmes ont pris leur essor, on hésite à critiquer trop sévèrement le système en place.

« Nous sommes d’accord [pour] que le gouvernement récompense ses fonctionnaires qui se démarquent. C’est aussi au gouvernement de s’assurer que l’argent des contribuables soit dépensé judicieusement », se contente-t-on de réagir.

Bon pour le moral, font valoir les libéraux

Les sommes investies dans les programmes de récompenses des employés du fédéral sont raisonnables et ont un effet bénéfique sur le « moral » des troupes, estime le gouvernement Trudeau.

« Nous n’avons aucune honte à traiter nos employés de façon humaine, décente et respectueuse », affirme en entrevue téléphonique le directeur des communications du président du Conseil du Trésor, Bruce Cheadle.

De l’argent bien investi

M. Cheadle admet qu’à première vue, les sommes dépensées peuvent sembler considérables. Mais elles sont avant tout, selon lui, le reflet de la taille de la fonction publique fédérale, qui emploie quelque 258 000 travailleurs.

« Il est vrai qu’il s’agit de gros montants, mais le gouvernement fédéral est le plus gros employeur au pays », affirme-t-il.

De plus, les syndiqués fédéraux ne touchent généralement aucune prime au rendement, tient-il à ajouter.

« Ces cadeaux sont essentiellement les seuls bonis qui sont offerts aux fonctionnaires, dit-il, précisant que les primes en argent sont à sa connaissance possibles, mais très rares.

« Nous croyons qu’il doit y avoir des récompenses pour souligner le travail exemplaire et exceptionnel. »

Plus généreux dans le privé

Le PDG de l’entreprise Rideau inc., qui gère les programmes de récompenses fédéraux, assure que ses clients au privé, comme l’avionneur Boeing, sont « beaucoup plus généreux » avec leurs employés.

« Dans le privé, nos clients dépensent environ le double de plus pour ce genre de cadeaux », affirme Peter Hart, sans donner de montant précis.

Ce dernier raconte que le gouvernement fédéral a mis en place des systèmes de récompenses au tournant des années 2000 pour freiner l’exode de fonctionnaires vers les entreprises de haute technologie qui s’étaient récemment installées en masse dans la capitale fédérale.

« Les gestes de reconnaissance et d’appréciation sont une des meilleures façons de mobiliser ses employés », assure M. Hart.