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#Moiaussi ?

#Moiaussi ?
Charles-André Leroux

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Après le grand mouvement #Agressionsnondénoncées qui nous a permis, il y a 3 ans, d’amorcer une réflexion sur la culture du viol, nous voilà repartis cette semaine. Dans la foulée de l’affaire Weinstein, de nouveaux hachetagues ont vu le jour sur les médias sociaux : #Metoo, aux Etats-Unis, #Balancetonporc, en France, et, plus près de nous, #Moiaussi. Je ne sais pas pour vous, mais j’ai l’impression de réécouter un film que j’ai vu il y a à peine 5 minutes.

Sur mon fil Facebook défilent depuis hier soir les statuts d’amis-es et de connaissances. L’une raconte qu’un patron l’a harcelée sexuellement pendant des semaines, l’autre confie avoir été victime de propos salaces et d’avances non sollicitées lors d’un 5 à 7 tandis qu’une autre, courageuse, fait le récit détaillé du viol dont elle a été victime.

Je me demande depuis hier si je vais ajouter une brique à cet édifice déjà immense. Je pourrais moi aussi faire la liste des fois où j’ai été harcelée et agressée. Mais j’hésite. J’hésite parce qu’il y a une partie de moi qui se demande à quoi ça sert véritablement et, surtout, qui ça aide?

Je n’arrive pas à me débarrasser de mon malaise quand je vois être mises sur le même pied des agressions qui n’ont vraiment pas le même degré de gravité. On s’entend que se faire dire par un gars dans un party qu’il nous fourrerait bien sur la table basse du salon n’est pas l’équivalent de se faire abuser sexuellement par un membre de sa famille pendant 15 ans. Les deux sont inacceptables, évidemment, mais ils n’ont pas les mêmes conséquences physiques et psychologiques sur les victimes.

Il y a une petite partie de moi qui ne peut s’empêcher de penser que ce mouvement donne lieu à une chasse aux likes plus qu’à quoi que ce soit d’autre. C’est comme le concours de celle qui fera le statut le plus touchant et qui recevra le plus de tapes dans le dos à la suite de ses confessions. Et il y a surtout cette pression de dénoncer. Est-ce qu’on est moins solidaire de la cause si on choisit de se taire? Je me demande si une victime d’agression sexuelle trouve un peu d’apaisement dans tout ce qui se passe en ce moment. Peut-être que oui. Peut-être que non.

Et les hommes là-dedans? J’en ai vu quelques-uns participer à la vague. D’autres m’ont confié une certaine réticence. Un gars de mon entourage m’a raconté avoir vécu du harcèlement sexuel au travail. Il a refusé plusieurs fois les avances d'une supérieure hiérarchique qui s'est acharnée ensuite, pendant près d'un an, à lui rendre la vie au bureau impossible. Pas de quoi écrire à sa mère, a-t-il insisté, même s’il m’a avoué s’être senti isolé, parfois humilié, et avoir passé l'essentiel de cette année-là à être convaincu que c'était lui le problème. Mais il hésite à écrire #Moiaussi parce qu’il a l'impression que ça demeure une expérience très marginale dans la vie actuelle des hommes blancs hétéros et que ça serait fausser la réflexion que d’embarquer dans la parade coûte que coûte. «Ce que j’ai vécu était pas le fun, mais on s’entend que les femmes harceleuses ne sont pas un problème de société.» Il a raison, en partie.

J’ai trop de doigts dans une main pour compter les hommes que je connais qui ont fait une expérience semblable, alors que je ne connais pas une femme, et je veux dire pas une maudite, qui n'ait pas été, à un moment de sa vie, harcelée, menacée, traitée comme un morceau de viande ou insultée, chez elle, en pleine rue, etc. Et je ne parle pas de toutes celles qui ont vécu mille fois pire.

Qu’on se comprenne bien : il est hyper important qu’on se rende compte qu’il n’y a pas beaucoup de femmes qui n’ont jamais été abusées d’une façon ou d’une autre et que ça arrive parce que nos milieux sociaux, professionnels et culturels permettent ça. C’est quelque chose qu’il faut cracher à la face du monde. C’est quelque chose qui doit cesser. Mais des fois,  je me questionne sur la méthode. Je m’interroge sur la tendance des médias sociaux à transformer en geste individuel et narcissique tout ce qui se voudrait un élan collectif et commun.

En ce moment, je me dis que faire un #metoo, pour certaines personnes, est l’équivalent de signer une pétition en ligne. On le fait, pis on passe à notre prochain statut. Genre notre recette de sauce à spag ou la nouvelle saison de Stranger Things.