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Salut mon «Bass»...

Salut mon «Bass»...
Photo Courtoisie

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Les initiés savent que je suis plus souvent qu’autrement associé au football de la NFL dans ces pages. Mais aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de mon ami Sébastien. Bon, un peu de football aussi, parce que Sébastien est le plus grand partisan qui soit des Bills de Buffalo. Enfin, il l’était jusqu’à dimanche matin... Il était aussi, d’abord et avant tout, un père de famille, un conjoint et un ami extraordinaire. Pour une rare fois dans ces lignes, c’est de la vie dont j’ai envie de vous parler. Cette vie à laquelle mon grand chum «Bass» a préféré se soustraire.

Pourquoi faire allusion aux Bills quand le sujet est si délicat, dramatique et cruel? Plusieurs choses... D’abord, «Bass» et moi avons découvert le football ensemble. Deux ti-culs de 10 ans qui n’y comprenaient pas grand-chose et qui encore aujourd’hui, malgré de supposées analyses savantes de part et d’autre, étaient encore bien souvent dans la brume. Pas grave, il s’agissait de l’un des nombreux fils conducteurs d’une relation riche qui a perduré envers et contre tous, depuis 36 ans.

Les Bills, aussi, comme je le disais, étaient SON équipe. On a eu le bonheur (ou le malheur, c’est selon), de tomber dans la marmite au début des années 1990 lorsque ceux qui sont devenus ses favoris ont pris part une première fois au Super Bowl, face aux Giants. Ils ont perdu. Et l’année d’après aussi. Puis l’autre année aussi et une quatrième fois également. Mais vous savez quoi? Contrairement à nombre de vire-capot qui ont changé de camp lorsque les Bills sont devenus médiocres après avoir si souvent frôlé la gloire, «Bass» est resté avec eux. Parce que «Bass», il est comme ça. Il est sérieux dans ses allégeances. Il est authentique et ne fait ni dans la dentelle, ni dans le compromis.

Long préambule, mais tout ça pour vous dire que la décision purement illogique qu’il a prise en choisissant de quitter ce monde qui avait encore tant à lui apporter, elle était sans appel. Cette décision, je ne la défendrai jamais. Autant j’aurais envie de le serrer dans mes bras et de lui dire que tout ira bien, autant j’aurais envie de lui donner la plus monumentale taloche derrière la tête en lui disant qu’on n’a pas le droit d’échapper le ballon comme ça près de la porte des buts.

Au risque d’avoir l’air trop dur et tranchant, je ne lui pardonnerai jamais cette décision insensée, cette fuite inimaginable. Une partie de moi lui en voudra aujourd’hui, demain, à l’infini. Jamais, au grand jamais, je ne vais glorifier cet acte sans égard pour tous ceux qui l’aimaient le plus sincèrement du monde, à commencer par sa magnifique famille. Mon grand chum «Bass» a décidé de baisser les bras et de quitter le terrain. On ne lâche jamais une équipe de la sorte, même quand la partie semble perdue.

Nous étions si nombreux autour de lui. Tant de bras lui étaient tendus. Tant d’épaules n’attendaient que de le soutenir. Comme trop d’autres qui sont prisonniers de leur détresse, il a ignoré les offres de soutien et nous a laissés avec le doute dans l’âme.

- «Est-ce que j’ai vraiment fait ce qu’il fallait?»

- «Pourquoi est-ce que je n’ai pas pris plus au sérieux ce signal?»

- «Qu’est-ce qui a pu le pousser aussi loin?»

Tant de questions, et combien d’autres, sans la moindre parcelle de réponse. Mais mon chum «Bass», même si je lui en veux comme c’est pas permis, j’ai en même temps l’irrésistible envie de le saluer.

Après tout, j’avais quatre ans quand il a croisé ma route. On venait d’emménager dans un nouveau quartier et ma mère m’a dit un jour lors d’une promenade que «le petit gars là-bas dans le banc de neige, il a l’air d’avoir ton âge, tu devrais aller jouer avec lui...»

Depuis cette journée, on n’a jamais vraiment cessé de jouer ensemble. Ça fait 36 ans qu’on joue. Qu’on s’amuse. Qu’on rit jusqu’à ce que les joues nous fendent. Qu’on pleure, qu’on partage. Qu’on refait le monde... et qu’on le défait le lendemain matin quand on réalise que quelques bières de trop ont peut-être altéré notre vision.

Bien avant de devenir chroniqueur NFL pour Le Journal, j’avais vécu l’ivresse d’un match des Bills à Buffalo avec «Bass». Moi, ce n’était pas mon club, mais tout ce que mon chum aimait se propageait parmi ses proches comme une épidémie. Et on se laissait infecter volontiers par ses délires. Récemment, il est retourné voir ses Bills avec d’autres amis de longue date et en approchant le stade, il a fièrement dit «qu’ici, c’est chez moi!». Je ne sais pas où mon ami a décidé d’aller lors du dernier voyage tordu qu’il a décidé d’entreprendre. Mais je sais que ce n’était pas la bonne destination parce que personne n’en revient et que ceux laissés derrière dans le sillon sont dévastés.

Il y a deux semaines à peine, il était présent et dans un superbe état d’esprit lors d’une soirée pour souligner mes 40 ans. Je ne compte plus le nombre de fois où il m’a entouré le cou de ses grosses paluches en me disant à quel point il était heureux d’être là. Si j’avais su que c’était la dernière fois qu’on discutait en personne, je ne lui aurais jamais lâché le bras.

Mon chum «Bass» est depuis longtemps habité de tourments, de démons. Mais toujours, il trouvait le moyen de reprendre le dessus, bien entouré d’une famille qu’il aimait et d’amis qui étaient aussi le noyau de sa vie. Et si la morale de l’histoire, c’était que devant un être fragile à la façade de dur, il ne fallait jamais, jamais, jamais baisser la garde? Toujours être à l’écoute même face au silence?

Trop tard, de toute façon, mon chum «Bass» est parti. Et ce n’est pas un vide que son déplorable départ laisse, mais un cratère. Il a choisi la solution à éviter absolument et qui est inexcusable.

Aujourd’hui, bien plus que l’ami que je suis, il y a trois beaux jeunes enfants et une conjointe dévouée qui subissent les conséquences de ce geste irréparable, de ce raz-de-marée de douleur. S’il y a une chose qu’il n’a pas emportée avec lui, c’est son rire contagieux qui résonne aux quatre coins d’une pièce. Mais ça ne me console même pas d’y penser, la rage est encore trop vive.

À vous tous, que l’on se connaisse ou non, soyez toujours à l’écoute. Tentez tant bien que mal, même lorsque c’est nébuleux, de percevoir les signaux que vous tendent des proches. Je n’ai pas le droit de m’en vouloir, mais j’aurais tellement voulu faire plus.

À vous tous, que l’on se connaisse ou non, qui souffrez en silence pour ne pas importuner ceux qui vous aiment, parlez. Ou criez. Ou pleurez. Souffrez, mais vivez. Le silence que vous vous imposez se transformera en parasite qui grugera tout ce qui vous reste de jugement. Agissez, les blessures se guérissent aussi dans la tête!

Et à toi mon «Bass», où que tu sois, accepte s’il te plaît que je t’en veuille terriblement pour le moment, mais que ça ne diminue en rien tout l’amour qu’un grand ami ressentira toujours pour toi.

Pour terminer sur une discussion de football comme on en a eu des milliers de fois... Je te souhaiterais bien que les Bills fassent enfin les séries, mais il y a des choses qu’il faut savoir attendre longtemps. Comme le pardon après le deuil colossal que tu m’imposes.

Tu as été un ami exceptionnel. Salut, mon chum «Bass»...

NDLR: Si vous avez besoin d'aide, appelez sans hésiter au 1 866 277-3553. Pour le site web de l'Association québécoise de prévention du suicide, cliquez ici.

Vous pouvez aussi consulter ici la page Facebook du Regroupement des Centres de prévention du suicide du Québec.