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Une carrière éblouissante dans un univers masculin

Debbie Savoy Morel est professionnelle et directrice de golf au club Le Mirage depuis 20 ans.
Photo courtoisie Debbie Savoy Morel est professionnelle et directrice de golf au club Le Mirage depuis 20 ans.

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Dans un monde d’hommes, Debbie Savoy Morel a repoussé les limites durant toute sa carrière. Cet automne, elle a fêté ses 20 ans de loyaux services au club de golf Le Mirage, à Terrebonne. Un endroit où elle doit livrer rien de moins que la perfection.

La professionnelle et directrice de golf du prestigieux club est une pionnière au Canada. Quand Céline Dion et René Angélil l’ont engagée en septembre 1997, jamais une femme n’avait été nommée professionnelle en titre d’un complexe de 36 trous. Encore aujourd’hui, elle est privilégiée et fait partie d’une poignée de femmes occupant un poste de direction dans un domaine à forte majorité masculine. Un univers où il faut gagner quotidiennement le respect

Avec Diane Dunlop-Hébert, une femme d’affaires aguerrie et passionnée de golf qui a été la deuxième présidente de Golf Canada en 2012, et Diane Barabé, une officielle chevronnée, elles ont fait avancer la cause des femmes dans l’industrie. Il faut dire que cette cause a évolué au fil des dernières décennies. Il reste cependant encore du travail à faire. Mais pourquoi ?

« Il faut se poser la question. Ça me déçoit tellement qu’il n’y ait pas plus de femmes. C’est peut-être une question d’intérêt. Mais l’une des principales raisons, c’est qu’il s’agit d’un milieu où il est difficile de concilier le travail et la famille », répond Savoy Morel lors d’une généreuse entrevue avec Le Journal de Montréal dans son bureau du Mirage.

Repousser les limites

Elle remercie encore sa bonne étoile d’avoir croisé le chemin de Céline et René. Elle évoque du même coup l’appui complet de son conjoint, Denis Morel, ancien arbitre de la LNH qui connaissait les sacrifices à faire vers les sommets.

« On ne se le cachera pas, c’est un monde d’hommes. René pouvait engager n’importe qui dans le monde. Il avait confiance en moi. Il m’a donné l’opportunité de me démarquer, de me surpasser et de faire une carrière que je n’avais jamais même espérée, indique la dame âgée de 64 ans employée par l’un des plus gros clubs de la province.

« La charge de travail est énorme. Je n’ai aucun regret, mais si c’était à refaire, je ne suis pas si certaine que j’accepterais, sachant ce que le poste entraîne et les sacrifices familiaux exigés, ajoute celle qui avait deux jeunes enfants et qui demeurait à Trois-Rivières au moment d’accepter le poste, en 1997.

« Les normes sont très élevées au Mirage et chaque année, elles augmentent. On ne peut pas se permettre de ne pas être à la hauteur. On représente Céline Dion, une perfectionniste. Nos membres et visiteurs viennent à son club de golf, ils ne peuvent surtout pas en repartir avec la perception qu’on n’est pas à la hauteur. On doit refléter l’image d’une personnalité exceptionnelle. »

Nécessité

Au-delà de ces normes, Savoy Morel se fait aussi un honneur de mettre les bouchées doubles pour ne jamais décevoir. Et comme femme, elle se dit qu’elle doit constamment travailler plus fort, même si elle dit vivre dans une bulle lorsqu’elle entre au club du chemin Martin.

« Je savais qu’elle était capable de relever le défi. Elle avait fait ses preuves au moment de son embauche, assure le directeur général du Mirage, René Noël. Il n’y a plus de réticence dans notre industrie. Même que les gens ont été agréablement surpris par notre sens de l’innovation. Il faut accorder une grande place aux femmes. »

Selon Savoy Morel, le monde du golf a besoin d’une touche féminine. Les mentalités masculines et féminines ne se rejoignent pas dans cet univers. « Ce sont deux mondes différents, s’exclame celle qui dirige des rencontres avec chacun des groupes. Tous les clubs ont besoin des idées d’une femme, car elles apportent des perspectives différentes. Il faut être en mesure de comprendre les besoins de notre clientèle. Compter sur une femme dans un club, c’est un bonus. »

Au temple de la renommée

Dans sa dernière campagne Sortez, golfez, Golf Québec s’attaque justement au marché féminin afin de le faire grandir. Au Mirage, elles sont plus de 250 golfeuses parmi les quelque 650 membres.

Il y a 14 jours, Savoy Morel a fait son entrée au Temple de la renommée de Golf Québec devant parenté, amis et collègues. L’industrie s’était rassemblée pour souligner et applaudir sa réussite. La golfeuse canadienne dans le top 10 mondial Brooke Henderson a enregistré une vidéo pour l’occasion.

« Félicitations pour ce que tu as accompli durant ta carrière et merci pour ce que tu as fait pour nous, les femmes. »

La dame espère que cette réussite incitera les jeunes filles à suivre ses traces en faisant carrière dans un domaine rempli de défis.

« Il y a tellement de bonnes jeunes golfeuses. Je leur dis tout le temps qu’après leur carrière en compétition, elles doivent rester dans l’industrie, parce que c’est une carrière extraordinaire. Nous avons besoin davantage de femmes. Elles doivent se dire que si je l’ai fait, elles sont aussi capables de l’accomplir. »

 

Une rencontre qui a tout changé

Céline Dion et Debbie Savoy Morel
Photo courtoisie
Céline Dion et Debbie Savoy Morel

Été 1997, Debbie Savoy Morel donne des leçons dans un champ d’exercice de la Mauricie. Elle reçoit un coup de fil d’un ami d’enfance, René Noël, lui demandant d’offrir des cours à une élève bien particulière, Céline Dion.

Débordant de travail avec l’équipe provinciale en plus de ses nombreux clients, la professionnelle prend la route de

Terrebonne afin de rencontrer sa potentielle nouvelle cliente. Le destin frappe.

« C’est comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Le courant est passé instantanément, raconte l’enseignante. Mais je n’avais pas le temps. J’étais très occupée et je ne voulais pas venir travailler à Montréal avec mes deux enfants à la maison. »

Debbie réfléchit et finit par accepter le contrat. Les leçons devront attendre au retour d’Europe de la chanteuse. C’est alors que l’enseignante lâche une phrase qu’elle n’oserait plus jamais dire.

« Là, il faudrait réserver un bloc à mon horaire maintenant, parce que je suis occupée, raconte-t-elle aujourd’hui en riant de bon cœur. Elle s’est tournée vers René et on a convenu des dates. Je ne peux pas croire que j’ai dit ça à Céline. Maintenant, j’accepterais sur-le-champ. »

Céline la perfectionniste

Ce qui devait durer quatre jours s’est plutôt échelonné durant tout l’été, jour et nuit. Céline ne touchait pas à une balle sans sa coach à ses côtés.

« Si elle fait quelque chose, elle se lance totalement. C’était du matin au soir. On a même eu une voiturette électrique avec des lumières. Si la noirceur tombait, on pouvait s’éclairer, se souvient-elle. C’était intense, mais tellement agréable. C’est la période de ma carrière durant laquelle j’ai eu le plus de plaisir. »

À la fin de l’été, sa piqûre du sport est si grosse qu’elle achète entièrement Le Mirage. En moins de deux ans, la diva de la chanson abaisse aussi son handicap à 14.

« Tu as été une prof extraordinaire en raison de ton dévouement et de ta grande patience », a salué la star par l’entremise d’une vidéo lors de la cérémonie d’introduction au Temple de la renommée de Golf Québec.

L’offre d’une vie

Automne 1997, les nouveaux propriétaires lui font une offre qu’elle ne peut refuser. Ils l’assoient dans le fauteuil de la professionnelle en titre. Encore une fois, bien attachée à son rôle de mère, Debbie hésite. À ses côtés, le DG et vieil ami René Noël se gratte la tête. Céline se tourne vers son mari et lâche : « Tu vois comment c’est drôle René, certains l’ont et ne le savent pas, et d’autres pensent qui l’ont pas et ne l’ont pas. »

« J’ai toujours cette phrase-là en tête, précise la directrice 20 ans plus tard. Céline pensait que j’avais ce qu’il fallait pour le poste et je le refusais. Je n’étais pas prête à ça dans ma vie et dans ma carrière. »

À son retour à la maison en pleine nuit, elle réveille son mari et lui dévoile l’offre. Denis Morel lui conseille illico de se lancer dans l’aventure. « Il m’a dit : “le train passe et il ne passera pas deux fois pour une femme. Embarque” », se remémore-t-elle.

Depuis 20 ans, elle applique donc les conseils de Céline et René. Elle n’osera plus jamais répondre qu’elle est occupée.

 

Aucun regret dans sa carrière

Au fil de sa carrière, Debbie Savoy Morel a remporté plusieurs prix. Elle a été nommé sur l'équipe du Québec à 14 reprises et a été membre de l'équipe canadienne durant sept ans. Elle a aussi été nommée parmi les 10 meilleures golfeuses au pays à 13 reprises.
Photo courtoisie
Au fil de sa carrière, Debbie Savoy Morel a remporté plusieurs prix. Elle a été nommé sur l'équipe du Québec à 14 reprises et a été membre de l'équipe canadienne durant sept ans. Elle a aussi été nommée parmi les 10 meilleures golfeuses au pays à 13 reprises.

Très tôt dans sa carrière de golfeuse amatrice, Debbie Savoy Morel a su qu’elle n’était pas bâtie pour évoluer chez les pros.

Elle l’avait senti lors du tournoi La Canadienne, sur les allées du golf municipal de Montréal, en juin 1973. Elle y participait à titre d’amatrice.

Le rêve qu’elle chérissait a disparu quand elle a vu le style de vie des professionnelles. « J’étais à l’hôtel avec les filles à vivre leur quotidien. Certaines avaient des enfants qui jouaient dans les corridors. Je m’apprêtais à décrocher mon diplôme. Je voulais une vie normale et familiale. Je n’étais pas faite pour vivre dans mes valises. »

Chez les amateurs

Elle a donc continué sa carrière dans le circuit amateur. Celle-ci l’a amenée à participer à des championnats d’envergure aux quatre coins du globe, dont le Championnat international et les Jeux du Commonwealth.

«Je ne regrette surtout pas mon choix. J’ai une vie incroyable et une famille extraordinaire», lâche-t-elle, entourée de doux souvenirs.

« Je suis partie d’un p’tit neuf trous et j’ai eu la chance d’être la petite fille de La Tuque qui a représenté la Mauricie, le Québec et le Canada à l’international. Ce sont toutes ces petites histoires et ces petits moments qui ont fait ce que je suis devenue. »

« Je savais que Debbie avait le talent pour se démarquer parmi les grands », confie son instructeur, Jean-Marie Laforge, qui l’a initiée au golf il y a 50 ans.

En 1975, cette petite fille de La Tuque avait été l’une des rares femmes à prendre le thé dans le lobby du Royal & Ancient (R&A) à St. Andrews, le berceau du golf en Écosse. Elle était donc déjà bâtie pour réussir parmi les hommes.