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«Je déteste de plus en plus le Québec»

Le ressentiment des citoyens des trois provinces des Prairies gagne de plus en plus de terrain depuis 2015

<b>Chris Kirk</b><br />
Fondateur du Western Independence Party of Saskatchewan
Photo courtoisie Chris Kirk
Fondateur du Western Independence Party of Saskatchewan

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CALGARY | Arrogant, hypocrite, profiteur et injustement favorisé par Ottawa. C’est ainsi que le Québec est perçu dans l’Ouest canadien, où la grogne ne cesse d’augmenter.

« Le Québec est hypocrite. On refuse notre pipeline pour des raisons environnementales, mais [Montréal] déverse des millions de litres d’eaux d’égout dans le [fleuve] Saint-Laurent. On se vante de présenter des budgets avec des surplus, mais on reçoit aussi la part du lion de la péréquation, qui provient en partie de l’Alberta. On plaide pour des fonds publics pour Bombardier, mais on milite activement contre les entreprises pétrolières de l’Ouest. C’est d’une arrogance incroyable », résume Danielle Smith, animatrice radio et ex-chef du parti de droite Wildrose.

Dans l’Ouest (Alberta, Saskatchewan et Manitoba), les réactions ont été vitrioliques ces dernières semaines après l’abandon du projet de pipeline Énergie Est. Le Journal s’est rendu quelques jours en Alberta pour sonder l’état des relations est-ouest au pays.

Une vingtaine d’intervenants de tous les milieux ont admis avoir une dent contre le Québec. Tant des citoyens ordinaires que des personnalités publiques sont en colère.

Que le Québec se sépare !

Les raisons invoquées sont nombreuses. Entre autres, ils voient le Québec comme indûment privilégié par le fédéral, alors qu’une partie de l’ouest traverse une des pires récessions de son histoire. Ils ont le sentiment que le Québec est indifférent à leurs malheurs ou qu’ils s’en réjouissent. Certains blâment même en partie la province pour leurs problèmes.

C’est sans compter ceux qui ont refusé, parfois de façon bien peu polie, de répondre à nos questions parce qu’ils ont horreur du Québec.

Si de plus en plus de Canadiens de l’Ouest en ont contre la province, ses politiques et ses politiciens, peu nombreux sont ceux qui ont dit avoir une opinion négative des Québécois personnellement. Et bien sûr, ce n’est pas tout le monde qui a une vision négative du Québec.

Selon tous ceux qui ont accepté de témoigner, le fait que des politiciens québécois célèbrent la mort d’Énergie Est est la goutte qui a fait déborder le vase.

Québec bashing

« Le projet d’Énergie Est présentait une opportunité en or pour unir les côtes est et ouest du Canada et réduire le gouffre qui nous sépare, et ça c’est soldé en échec », lance Chris Kirk, fondateur du Western Independence Party of Saskatchewan. « Sincèrement, je regrette vraiment que le Québec ne se soit pas séparé du Canada, parce que ça nous aurait au moins économisé des paiements de péréquation. Je déteste de plus en plus le Québec. »

Ce sentiment trouve écho chez de nombreux Albertains rencontrés. Certains se sont avérés être de fervents partisans de l’indépendance du Québec, ou encore de celle de l’Ouest.

D’ailleurs, les experts s’entendent pour dire que le Québec bashing est aussi en hausse constante depuis au moins 2015. Et risque de s’empirer dans les années à venir.

— Avec la collaboration de Boris Proulx, Émilie Bergeron, Maxime Huard et Sarah Bélisle

 

On perd nos jobs, nos maisons

<b>Chris Kirk</b><br />
Fondateur du Western Independence Party of Saskatchewan
Photo Christopher Nardi

La récession économique que vit l’Alberta touche durement les communautés rurales des provinces de l’Ouest, où les gens perdent leurs emplois. Les communautés, elles, voient disparaître des services qui étaient commandités par des entreprises pétrolières.

C’est notamment le cas de Sarah Gauthier (photo), résidente de Red Deer, en Alberta, qui a perdu l’an dernier son emploi dans l’industrie pétrolière à cause de la chute des prix du pétrole. Son mari, qui travaille dans le même secteur, a vu son salaire amputé de 10 $ de l’heure et ses heures de travail coupées.

« Le Québec ne le sent pas de son côté, mais la crise qui touche les pétrolières a un impact direct et très grave sur nos communautés. Des ligues de sport commanditées par les entreprises sont par exemple disparues. Notre famille a été touchée directement, et j’ai plusieurs amis qui ont perdu leurs maisons et leurs biens parce que leurs emplois sont disparus d’un coup », illustre Mme Gauthier.

« Je déteste de tout cœur le Québec, qu’on voit danser sur la tombe de l’Alberta pendant que c’est à nous de ramasser les pots cassés », continue la quadragénaire, la voix teintée d’émotion.

 

Séparé de sa famille pour travailler

 

Martin Stewart ne voit sa famille que quatre à six fois par année.

L’ancien résident d’Edmonton, qui a travaillé pendant 16 ans dans l’industrie du charbon, s’est soudainement retrouvé sans emploi l’an dernier « à cause du combat ridicule des libéraux fédéraux et du Québec contre le charbon », assure-t-il.

Incapable de se trouver un autre travail en Alberta, il a dû déménager au nord de la Colombie-Britannique pour trouver un nouvel emploi qui l’empêche maintenant de vivre avec sa famille.

Il réussit à revenir à Edmonton tous les deux ou trois mois.

« Un bon nombre des problèmes que vit présentement l’Alberta sont à cause d’Ottawa et du Québec, qui poussent leurs agendas environnementalistes sur l’Ouest canadien et qui font souffrir les Albertains. Je déteste le Québec », a-t-il craché en entrevue au Journal.

 

Messages haineux sur le web

<b>Chris Kirk</b><br />
Fondateur du Western Independence Party of Saskatchewan
Photo Christopher Nardi

Si les Albertains hésitent parfois à s’exprimer de vive voix contre le Québec, ils n’hésitent pas à se déchaîner de plus en plus sur les réseaux sociaux. Le discours deviendrait de plus en plus agressif, selon des gestionnaires de communautés.

Camionneur à la retraite, Roy Mears (photo) gère une demi-douzaine de pages Facebook vouées à la souveraineté albertaine et à la défense des prairies. Les pages cumulent plus de 50 000 membres. Or, il dit maintenant passer une bonne partie de sa journée à effacer des messages haineux, voire même violents.

« Je sens la haine qui s’accumule contre Ottawa et le Québec. Je peux passer jusqu’à 12 heures par jour à trier les messages et les commentaires pour effacer ceux qui sont violents envers des personnes comme Rachel Notley [première ministre de l’Alberta] et le maire de Montréal [Denis Coderre]. Les gens sont furieux », raconte-t-il.

« Les membres de mes pages et moi détestons les politiques et les politiciens du Québec. Et nous détestons encore plus comment le Québec pige dans les poches de l’Alberta aussi », conclut-il.

 

Le Québec ne comprend pas

<b>Chris Kirk</b><br />
Fondateur du Western Independence Party of Saskatchewan
Photo courtoisie

Ce ne sont pas seulement les Albertains qui sont touchés par la crise économique dans les Prairies. De nombreux Québécois qui dépendaient aussi des emplois très payants dans l’Ouest canadien se retrouvent maintenant en mode recherche d’emploi à la suite de plusieurs vagues de mises à pied dans l’industrie pétrolière.

« J’emploie de nombreux Québécois dans ma petite entreprise, et j’ai dû en laisser partir plusieurs parce que je n’ai plus autant de contrats. Je pense que le Québec ne réalise pas à quel point leurs citoyens profitent aussi de l’industrie pétrolière », explique Nick Delibasic (photo), un consultant qui travaille sur les champs de sable bitumineux à Cold Lake.

« J’ai des amis qui perdent leurs emplois et leurs maisons, mais en même temps on continue à payer de la péréquation qui va majoritairement au Québec, dit-il. Et tant que les Albertains continueront à perdre leur argent et leurs avoirs, ils vont continuer à blâmer le Québec » 

 

Ce qui fait particulièrement rager les gens de l’Ouest

Énergie Est

L’annonce de l’abandon du projet de pipeline Énergie Est au début du mois d’octobre en a poussé plus d’un à monter aux barricades. S’il avait vu le jour, le pipeline Énergie Est aurait transporté, chaque jour, 1,1 million de barils de pétrole brut de l’Alberta ou de la Saskatchewan à destination de raffineries situées dans l’est du Canada et d’un terminal portuaire au Nouveau-Brunswick, et ce, sur une distance de 4500 kilomètres. Depuis quelques années, l’Ouest vit une situation économique particulièrement difficile qui a mené à la disparition de milliers d’emplois et un bond du taux de chômage.

Le soutien à Bombardier

Alors que les Canadiens de l’Ouest sentent que les projets de pipeline sont torpillés par l’opposition du Québec, les gouvernements viennent en aide à l’industrie aéronautique basée au Québec, déplorent-ils. Ottawa a par exemple accordé 372,5 M$ au programme C Series de Bombardier sous la forme de contributions remboursables en février 2017.

Ils ont Trudeau en horreur

Il semble que toutes les raisons sont bonnes pour détester Justin Trudeau dans les provinces de l’Ouest. Il est libéral, c’est le fils de Pierre Elliott Trudeau et il est Québécois. C’est un ancien professeur de théâtre qui n’avait aucune expérience politique avant d’être élu député. Il a déjà dit il y a des années que le Canada allait mal parce qu’il était dirigé par des Albertains, soulignant que tous les grands premiers ministres étaient issus du Québec et que le pays appartenait aux Québécois. Le sentiment général est qu’il favorise le Québec au détriment d’autres provinces, dont l’Ouest.

La péréquation

Ce programme fédéral est celui qui enrage le plus les Albertains. L’objectif est de redistribuer de l’argent aux provinces les moins riches sous forme de « paiements de péréquation » pour qu’elles puissent offrir des services publics comparables aux autres. En 2017-2018, le Québec recevra 11 G$, plus que toutes les autres provinces réunies. Cela provient d’un fonds payé par tous. L’Alberta ne recevra rien cette année encore, car elle affiche un PIB parmi les plus élevés au pays grâce à l’industrie pétrolière. Et ce, malgré la chute du prix du baril et l’explosion de ses dépenses.