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Il faut que je vous parle de mon oncle

Il faut que je vous parle de mon oncle

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- Ça va être quoi, sur ton lit de mort, ton plus grand regret?

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- Ça va être de ne pas avoir compris l’Univers.

Dans le campe cerné de gigantesques pins, la flamme d’une chandelle danse sur son visage. Mon oncle est beau. Il est un peu l’archétype du Québécois – enfin, ce que j’aimerais que soit l’archétype du Québécois, si les médias nous montraient autre chose que des clowns sur lesquels une industrie a mis du cash afin que tout le monde les connaisse, parce qu’une face connue est une face payante et que ça suffit, qu’on n’a pas besoin de leur demander en plus d’être inspirants pour vrai.

Mon oncle a soixante-treize ans, une belle face barbue, un corps haut et mince, encore solide, il hache son bois, roule ses cigarettes, ne boit pas une goutte d’alcool (ne boit « plus », devrait-on dire, mais ça fait si longtemps). Il organise son campe avec beaucoup de silences, avec cette pesante élégance des gars de bois qui sont un peu partout sur le territoire, cette élégance de la vibe qui leur vient d’on ne sait où, longs filages glanés dans le passé ainsi que dans leur rapport à la nature, au territoire.

Mon oncle reste à l’affut des étoiles et des dernières théories des astrophysiciens, surtout ceux qui ont un esprit pété, original et libre comme le sien.

Nous avons parlé de tout sans réchauffement, parce que le small talk, il n’est pas capable. Surtout devant cette rivière pleine de remous sonores qui guette l’état de notre présence. Nous avons parlé de la mort, du sens d’être sur terre (s’il y en a un), de dieu (s’il y en a un), de l’univers, de la politique (pas trop, trop déprimant), de feu nos aïeux, de choses en moi qui viennent de gens de la famille que je n’ai pas connus et qu’il me dépeint.

Je me rends compte en lui posant des questions que j’ai une soif d’histoire sensible, que je n’ai pas fini de vouloir saisir d’où je sors et d’où nous sortons, nous autres, ici, que je n’ose plus nommer « Québécois » tellement ce terme a été politisé et surpolitisé au point de nous enlever toute envie de l’utiliser. « C’est à peine s’ils nous laissent dire que nous sommes qui nous sommes », écrivait en 1955 le poète espagnol Gabriel Celaya.

Il m’avoue : « Je n’ai jamais été ambitieux ». Il parle du travail, bien sûr. Il ne s’est pas construit une carrière qui pourrait flasher jusque dans les pages de L’actualité et dans les petits talk-shows à la mode. À la place, il s’est construit un monde – et je ne parle pas du chalet, des crochets pour le hamac près de la falaise ou du sentier qui descend à la rivière. Je parle de tout ce qui n’est sensible que par le coeur quand on arrive ici, cet univers que mon oncle jardine avec savoir-faire depuis quarante ans et dont il a inondé les lieux.

Je viens de plus en plus souvent dans cet espace qui vibre même quand il n’est pas là. Il était temps. Depuis dix ans je suis prise dans le tourbillon d’une vie professionnelle à laquelle je me suis subrepticement enchaînée jusqu’à n’avoir plus d’espace pour paresser, pour laisser venir le désir de jardiner des mondes.

Ce sont ces types de mondes-là que nous sommes en train de perdre. C’est ça, l’effet de la colonisation culturelle (télé, cellulaires, tout ce qui occupe les vides essentiels qui existaient autrefois entre les actions posées), c’est ça, l’effet de notre workaholisme (course vers l’avant, pensée utilitaire, émotions enterrées, mondes intérieurs atrophiés). Ce trop-plein de polluants mentaux bouche les canaux par lesquels auraient dû passer ces riches univers nés du mariage de cette terre avec les humains qu’il l’ont aimée et habitée avant nous. Non seulement nous ne les recevons plus en héritage, mais nous ne les mettons plus à jour, nous ne les jardinons plus.

Nous sommes en train de nous fabriquer des déserts où l’âme meurt de soif, où l’envie de mourir pousse à la place des jardins qu’avaient entretenus nos ancêtres jusqu’à il y a une ou deux générations avant nous, et dont quelques pousses ici et là essaient encore de naître par-delà l’inclémence du climat.

Reprendre l’héritage de ce qui existe encore et, sans nous stresser mais sans jamais lâcher prise, entretenir des oasis pour ceux qui viendront, pour ceux qui, c’est inévitable, auront soif. C’est un peu une question de vie ou de mort.

(Merci, Michel. Moi, je trouve que tu as compris l’univers.)