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Il détruisait ses agendas pour ne pas laisser de trace

L’ancienne secrétaire de Gilles Vaillancourt dévoile les secrets de son ex-patron en Cour

L’ex-maire Gilles Vaillancourt dirigeait un vaste stratagème de partage des contrats et de ristournes en argent comptant, selon la Couronne.
Photo d'archives L’ex-maire Gilles Vaillancourt dirigeait un vaste stratagème de partage des contrats et de ristournes en argent comptant, selon la Couronne.

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Agendas déchiquetés, téléphones « jetables », brouilleur d’ondes ; l’ex-maire de Laval Gilles Vaillancourt aurait tout tenté pour ne pas laisser de traces pendant qu’il dirigeait un système de collusion et de corruption.

Son ex-secrétaire Josiane Pesant a tout raconté avec aplomb hier, dans le cadre du procès pour fraude de l’entrepreneur en construction Tony Accurso.

Josiane Pesant, qui travaille toujours à la Ville de Laval, a témoigné hier dans le cadre du procès de Tony Accurso. Mme Pesant ne faisait que suivre les instructions de l’ancien maire Gilles Vaillancourt, son ex-patron, et n’est l’objet d’aucune accusation.
Photo Martin Alarie
Josiane Pesant, qui travaille toujours à la Ville de Laval, a témoigné hier dans le cadre du procès de Tony Accurso. Mme Pesant ne faisait que suivre les instructions de l’ancien maire Gilles Vaillancourt, son ex-patron, et n’est l’objet d’aucune accusation.

Peu de gens ont eu un accès aussi privilégié à Vaillancourt. De 1997 jusqu’à la démission du maire, à la fin 2012, c’est elle qui était responsable de tenir son agenda.

Mme Pesant n’est accusée de rien, mais son témoignage donne un aperçu inédit de ce qui se passait derrière les portes closes dans le bureau du maire. Nous vous en présentons des extraits un peu plus bas.

Selon la Couronne, Vaillancourt aurait sévi pendant une quinzaine d’années, en échange d’une ristourne de 2 % payée par les entrepreneurs et les ingénieurs.

Accurso est accusé d’avoir été un des acteurs-clés de ce stratagème. Il a plaidé non coupable.

 

Paranoïa après les perquisitions

En octobre 2012, l’Unité permanente anticorruption (UPAC) perquisitionne à l’hôtel de ville de Laval dans le cadre de son enquête sur l’administration Vaillancourt.

« Il y a eu un sentiment de paranoïa qui s’est installé à l’hôtel de ville, et plus précisément au cabinet du maire », se rappelle Mme Pesant. Selon elle, le maire a alors été beaucoup plus prudent, utilisant les moyens suivants pour protéger ses communications :

Des téléphones jetables

« M. Vaillancourt était beaucoup plus inquiet avec l’utilisation des téléphones cellulaires. J’ai eu connaissance qu’il a fait acheter des téléphones aux États-Unis, des téléphones jetables. Je ne connais pas tellement la technologie, mais je sais que c’est plus difficile à retracer, ces téléphones-là. C’est le frère du maire qui les a achetés. »

Un brouilleur d’ondes

Un jour, le maire aurait remis une boîte à Mme Pesant, en lui disant de la garder jusqu’au lendemain et en lui interdisant formellement d’en regarder le contenu.

La secrétaire a désobéi au maire et montré le contenu à son mari, en soirée.

« Je ne connaissais pas cet appareil-là, mais mon mari m’a dit que c’était un brouilleur d’ondes pour les téléphones », a-t-elle raconté.

« Le lendemain, j’ai remis l’appareil à M. Vaillancourt. Et jusqu’à la fin, jusqu’au moment où il a quitté, il utilisait ce brouilleur-là », a-t-elle ajouté.

Une boîte de métal

Vaillancourt aurait placé une boîte métallique près de son bureau, dans une tentative pour que ses invités ne puissent être retracés grâce à leur téléphone cellulaire.

« Il voulait l’utiliser pour qu’on y mette les téléphones des invités. Il fallait enlever la pile du téléphone et la mettre dans la boîte », s’est souvenue la secrétaire.

L’agenda déchiqueté

L’agenda de Gilles Vaillancourt n’était pas électronique. Il existait seulement en papier, et ce, même jusqu’en 2012, a raconté sa secrétaire.

« Chaque semaine, on me demandait de déchirer la page de la semaine précédente. On ne conservait pas d’archives sur les rendez-vous de M. Vaillancourt, à sa demande », a-t-elle expliqué.

La méthode de destruction était efficace : « On la passait dans le déchiqueteur, communément appelé la machine à saucisse », a mentionné l’adjointe administrative.

Le parti politique au courant

Selon la Couronne, des organisateurs politiques du maire récoltaient les pots-de-vin des entrepreneurs et ingénieurs membres du cartel. Pour les aider dans leur tâche occulte, ils auraient eu accès à des documents officiels de la Ville.

Josiane Pesant a confirmé qu’une fois par année, elle remettait toutes les listes d’appels d’offres, ainsi que les listes des paiements autorisés par le comité exécutif, à un organisateur du parti PRO des Lavallois.

Il intervenait dans les contrats

Josiane Pesant a confirmé qu’elle fournissait souvent à Gilles Vaillancourt des listes avec le nom des entreprises qui avaient répondu aux appels d’offres publics de la Ville de Laval.

« Je devais les présenter à M. Vaillancourt, il les regardait sur une base régulière. Il y avait quelques fois où M. Vaillancourt encerclait un soumissionnaire avec un montant », se souvient-elle.

Le maire lui demandait ensuite de parler avec le directeur général de la Ville au sujet de ce contrat. Dans le cadre du procès de Tony Accurso, la Couronne veut prouver qu’à Laval, les contrats de construction et de génie étaient octroyés illégalement avant même l’ouverture des soumissions. Toujours selon la Couronne, les entreprises ainsi avantagées remettaient une ristourne de 2 % au parti politique du maire.

Pas de traces quand Accurso visitait

Tony Accurso
Photo Martin Alarie
Tony Accurso

Tony Accurso, dont les entreprises recevaient la part du lion des contrats publics de construction à Laval, venait voir le maire dans son bureau deux à cinq fois par année, parfois pendant une heure ou deux, selon Josiane Pesant. Lorsque les médias et l’escouade Marteau ont commencé à s’intéresser au cas de Laval, les rendez-vous entre les deux hommes se sont déplacés à l’extérieur de l’hôtel de ville, a-t-elle expliqué. Et lorsqu’ils sortaient pour se rencontrer, le maire n’utilisait pas son chauffeur comme il le faisait pour tous ses autres déplacements, a-t-elle dit.

« M. Vaillancourt nous demandait de rester confidentiels avec la venue de M. Accurso à l’hôtel de ville. C’était une demande formelle, il exigeait qu’on ne mette pas son nom sur l’agenda papier », a témoigné la secrétaire.

Des codes secrets au téléphone

D’après Josiane Pesant, le maire Vaillancourt faisait parfois payer des réceptions à l’hôtel de ville avec de l’argent comptant récolté par son parti politique, le PRO des Lavallois.

« M. Vaillancourt me demandait de parler à Jean Gauthier [un organisateur du PRO] pour payer ces sommes-là. »

Toutefois, le maire aurait été clair : les demandes d’argent comptant ne pouvaient se faire explicitement au téléphone.

La secrétaire et l’organisateur politique ont alors commencé à se parler en codes.

« Si je lui demandais deux minutes, il savait qu’il devait amener 200 $ pour me rembourser », a-t-elle décrit.

 

Un ingénieur remettait des enveloppes « comme Purolator »

<b>Rosaire Sauriol</b><br />
Ex-VP de Dessau
Photo d'archives
Rosaire Sauriol
Ex-VP de Dessau

Un ancien patron de la firme de génie Dessau reconnaît avoir servi de messager pour remettre 300 000 $ comptant à l’ex-directeur de l’ingénierie de la Ville de Laval Claude De Guise.

« J’étais un peu comme Purolator », a illustré hier Rosaire Sauriol, qui a été vice-président de Dessau jusqu’en 2013.

Dans le cadre du procès de Tony Accurso, Sauriol a expliqué que c’est l’ex-maire Gilles Vaillancourt qui lui avait donné cette mission.

Il a raconté que c’est Frank Minicucci, le bras droit d’Accurso, qui lui a d’abord fourni l’argent liquide, réparti sur « cinq à dix versements ».

Récompense

<b>Claude De Guise</b><br />
Ex-directeur de l’ingénierie
Photo d'archives
Claude De Guise
Ex-directeur de l’ingénierie

Son témoignage vient confirmer celui fait mardi par l’ex-directeur général de la Ville Gaétan Turbide, selon lequel Gilles Vaillancourt aurait ordonné le paiement d’une gigantesque prime de départ secrète à De Guise.

Seuls les montants diffèrent quelque peu : alors que Turbide parlait de 350 000 $, Sauriol se souvient plutôt de 300 000 $.

La Couronne veut prouver que De Guise était ainsi récompensé pour avoir aidé Vaillancourt à partager illégalement les contrats publics de construction et d’ingénierie pendant plus d’une décennie.

Sauriol a lui-même fait partie des 37 personnes arrêtées à Laval en 2013. Il a plaidé coupable et payé une amende de 200 000 $. Il avait aussi été un des témoins de la commission Charbonneau en 2013.


♦ Précédemment au procès : l’ex-DG Gaétan Turbide a révélé le versement d’indemnités de départ secrètes en argent comptant.


♦ Lundi prochain : l’avocat de Tony Accurso commencera sa défense.