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Le vrai péché, c'est de voter pour un démocrate

Alabama GOP Senate Candidate Roy Moore Holds Campaign Event In Fairhope, Alabama
AFP

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Roy Moore, le candidat républicain au Sénat en Alabama, un ultra-conservateur plus trumpiste que Trump et favori de l’idéologue de l’alt-right Steve Bannon, est la cible d’allégations très sérieuses d’inconduites sexuelles sur des mineures et son élection serait un cauchemar pour son parti. Il a de bonnes chances d’être élu quand même.

La scène politique américaine a été secouée par les révélations d’une femme de l’Alabama qui accuse le candidat républicain à l’élection partielle au Sénat et ancien juge Roy Moore de l’avoir agressée sexuellement alors qu’elle avait 14 ans et qu’il en avait 32 (voir ici)  Moore était à l’époque procureur adjoint. Les gestes reprochés ne vont pas jusqu’au viol mais, si le délai de prescription n’était pas passé, il serait passible de graves accusations criminelles.

Les reporters du Washington Post ont bien fait leur travail. Ils ont corroboré les accusations avec plusieurs entrevues indépendantes et ont trouvé d’autres femmes victimes d’inconduites sexuelles de la part de Moore. Ce dernier nie tout et a la ferme intention de rester candidat. Les républicains sont mal pris. Il est trop tard pour retirer le nom de Moore des bulletins de vote pour l’élection du 12 décembre. Avant ces révélations, Moore était nettement favori pour l’emporter, avec une dizaine de points d’avance sur le démocrate Doug Jones.

Chez les républicains à Washington, on admet que ces allégations suffiraient à disqualifier Moore si elles sont vraies, mais seuls quelques sénateurs déjà reconnus comme des critiques de Trump, comme Jeff Flake et John McCain, se sont levés pour demander sa disqualification immédiate. À leurs voix est venue s’ajouter celle de Mitt Romney, qui affirme croire les allégations et appelle au retrait de Moore. À la Maison-Blanche, où on s’y connait en matière de banalisation des inconduites sexuelles, on se contente de dire que Moore est innocent jusqu’à ce qu’il soit prouvé coupable et qu’il ne faut pas remettre la vie d’un homme en question sur la base de «simples allégations» qui datent d’il y a longtemps. On pourrait s’attendre à ce genre de réaction de la part de quelqu’un qui, comme Trump, est la cible d’une douzaine d’allégations d’agressions sexuelles.

 

La partisanerie sur les stéroïdes

En Alabama, les réactions des républicains vont du bizarre à l’absurde. Un élu haut placé de l’État a défendu les actions de Moore en rappelant que Marie était mineure au moment où Joseph et elle ont eu l’enfant Jésus. Le principal officier du Parti républicain dans l’État a déclaré qu’il faisait plus confiance à Vladimir Poutine (encore lui...) qu’aux dénonciatrices de Moore. Le gouverneur républicain de l’État Kay Ivey s’est dit troublé par les allégations, mais précise qu’il faudra connaître les faits avant de se prononcer (Il ne dit pas de quels faits il pourrait s’agir; peut-être une vidéo dans laquelle Moore se vanterait d’agressions sexuelles?). La meilleure réaction est probablement celle que le journaliste du Toronto Star Daniel Dale a recueillie de la part du président de l'organisation républicaine pour le comté de Bibb, qui lui a admis qu’il voterait pour Moore même s’il était prouvé qu’il a commis cet acte criminel, parce qu’il ne peut pas se résoudre à voter pour le candidat démocrate.

Dans l’ensemble, la réaction des républicains de l’Alabama consiste soit à minimiser les gestes de Moore en soulignant que même si les allégations d’inconduites sexuelles sur des mineures sont vraies, ça pourrait être pire, soit à rejeter d’emblée les allégations en disant qu’il s’agit sans doute d’un complot démocrate pour salir la réputation du candidat républicain. La réaction ci-dessous est particulièrement révélatrice (l’enfilade de tweets en contient plusieurs autres).

Les républicains dans de beaux draps

Que va-t-il se passer? Comme il est impossible d’enlever le nom de Moore des bulletins de vote, l’élection aura fort probablement lieu comme prévu. Si l’affaire suffit à provoquer la victoire du démocrate, les républicains vont se retrouver dans une situation encore plus précaire que celle qu'ils connaissaient déjà au Sénat, avec une majorité réduite à un seul sénateur, ce qui compliquera grandement leur capacité d’accomplir quelque progrès législatif que ce soit. Par contre, une victoire de Moore pourrait se transformer en véritable cauchemar si ce dernier ne produit pas de preuves matérielles de la fausseté des allégations contre lui.

Si Moore l’emporte, il va devenir un énorme boulet au pied du caucus républicain au Sénat. Non seulement représente-t-il un pôle extrême du trumpisme auquel vont se rallier les disciples de l’idéologue Steve Bannon, mais les républicains plus modérés seront pris au piège. S’ils désavouent Moore, ils se mettront à dos et démobiliseront les plus fervents trumpistes. S’ils font l’inverse, cela revient à banaliser les agressions sexuelles envers les mineurs. Dans la perspective d’une victoire de Moore, il y aura sans doute plusieurs républicains qui souhaiteront que celui-ci soit forcé à démissionner si des preuves plus accablantes font surface et que son successeur soit désigné par le gouverneur républicain.

Un sondage éclair mené depuis ces révélations montre que la course serait maintenant à égalité, mais la victoire est loin d’être acquise pour le démocrate. Si le passé est garant de l’avenir, les républicains de l’Alabama devraient traiter ces allégations comme les partisans de Donald Trump ont traité les allégations contre lui et ses propres admissions d’inconduites sexuelles sur vidéo pendant la campagne de 2016. Roy Moore est un personnage extrêmement controversé et dans le passé, plus il a été attaqué, plus ses partisans ont resserré les rangs autour de lui. En l’absence d’autres révélations, le temps viendra user l’impact de ces charges contre Moore et bon nombre de républicains jugeront qu’elles sont bien moins graves que le péché le plus impardonnable de tous, qui serait de voter pour un démocrate.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM