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Peut-on relancer le projet souverainiste?

Le deuxième non - Mardi 31 octobre 1995
Photo d'archives

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S’il nous fallait décrire la tendance lourde de la politique québécoise depuis une vingtaine d’années, en ayant le souci d’avoir un peu de perspective historique, nous n’aurions d’autre choix que de mettre l’accent sur la décomposition progressive de la question nationale et le rétrécissement du mouvement souverainiste qui en est la conséquence inévitable. Il se pourrait bien que ce mouvement arrive à terme en octobre 2018 lors des prochaines élections générales. On ne peut l’expliquer sérieusement en ayant seulement les yeux rivés à l’actualité la plus immédiate.

Depuis les années 1960, la question de la refondation du statut politique du Québec a dominé notre vie démocratique. C’est par elle qu’on entrait en politique. C’est autour d’elle que les partis se positionnaient d’abord et avant tout. Les électeurs eux-mêmes acceptaient qu’elle structure le débat public et se reconnaissaient dans le débat qu’elle engendrait: la part passionnelle de la vie politique passait à travers elle. Être souverainiste ou fédéraliste, telle était la question. Le peuple québécois vivait en croyant que le dénouement de la question nationale était à l’horizon. Il s’attendait à ce qu’un grand événement vienne consacrer ce qu’on pourrait appeler sa renaissance et vienne renverser formellement, par un geste politique à portée historique, un état de subordination qui durait depuis plus de deux siècles.

Pour les uns, cette renaissance devait prendre la forme d’une redéfinition de nos rapports avec le Canada aboutissant à la reconnaissance du Québec comme nation avec les pouvoirs nécessaires à sa perpétuation. C’était ce qu’on appelait le fédéralisme renouvelé. Pour les autres, certainement les plus conséquents, cela devait aboutir à l’indépendance du Québec. La conscience historique du peuple québécois était traversée par cet élan vers le pays, et tous sentaient, d’une manière ou d’une autre, que l’indépendance serait l’aboutissement d’un long parcours remontant à bien avant la Révolution tranquille, ce dont René Lévesque était le premier conscient. Et ceux qui portent un projet comme l’indépendance ont besoin de se sentir portés par l’histoire, cela va de soi.

Personne ne s’imaginait que ces efforts immenses n’aboutiraient finalement à rien, à un grand vide. Ou plus exactement, personne ne pouvait sérieusement penser que cette histoire aboutirait dans un incroyable retournement, avec la victoire de Pierre Elliott Trudeau, qui rejetait fondamentalement le nationalisme québécois et qui s’était donné comme mission de le vaincre historique et de lui imposer une forme politique qui le condamnerait à la folklorisation et à la dissolution. C’est pourtant ce qui est arrivé depuis 1982. Tous les efforts engagés dans la refondation politique de la nation québécoise se sont retournés contre elle. En un sens, c’était presque inimaginable. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Le nouvel ordre politique qui s’est imposé a engagé une dynamique de régression de l’autonomie politique du peuple québécois: la «souveraineté culturelle» de l’Assemblée nationale a été mutilé progressivement, comme en témoigne la déconstruction progressive de la loi 101. Cette dynamique régressive frappe aussi son identité collective: le peuple québécois a tendance de plus en plus à se voir avec les yeux du Canada officiel: il délimite l’espace de ses possibilités politiques selon ce qui est permis par l’idéologie officielle canadienne, d’autant qu’il se sait sous la surveillance constante de ses gardiens officiels. À tout le moins, il en est ainsi chez la jeune génération qui a été mentalement canadianisé, d’autant plus que le Québec lui-même n’a pas cherché sérieusement à contenir ce détournement d’identité collective. Une constitution, quoi qu’en disent les autruches, constitue un peuple, elle façonne durablement son imaginaire et sa mentalité. Le peuple québécois ne fait pas exception, sauf sur un aspect: il n’a pas signé la constitution qu’on lui a imposé.

Depuis 1982, le Québec vit sous une nouvelle forme de domination politique mais il ne veut pas la nommer, puisqu’il tient à tout prix à se voir comme une société moderne, émancipée, délivrée de ses vieilles tares. C’est la conséquence de l’échec de 1995: nous ne voulons plus parler sérieusement de politique. Nous avons décidé de baisser les bras. Nous n’allions pas laisser l’échec de l’indépendance remettre en question le beau récit de notre émancipation depuis la Révolution tranquille. Autrement dit, le peuple québécois a cherché à s’extraire du rapport de domination politique qui s’impose à lui en se dépolitisant, en décrétant à sa manière que la politique n’a rien d’essentiel, qu’elle est un peu extérieure à sa réalité, et que ceux qui s’y intéressent exagérément existentielle sont des monomaniaques obsédés par des querelles dépassées et associées aux temps jadis, sauf s’ils définissent la politique de manière utopiste, à la manière d’une fuite en avant historique, comme c’est le cas avec un certain progressisme. En un mot, on ne veut plus entendre parler de la question nationale, sauf de manière résiduelle, ou sauf pour la réduire à sa seule dimension identitaire. Nous y reviendrons.

Notre conscience collective a évacué le Canada comme contrainte extérieure limitant notre capacité à faire nos choix collectifs. C'est le Canada qui devait être bilingue. C'est maintenant le Québec qui doit l'être. C'est le Québec dans le Canada qui devait être considéré comme une société distincte. C'est maintenant la ville de Montréal qui veut être considérée comme une société distincte dans le Québec. On se questionnait sur la place du Québec dans le Canada. On se questionne aujourd'hui sur celle des Québécois francophones dans le Québec. Globalement, les souverainistes sont ceux qui paient le prix de cet abandon du politique. Ils s’obstinent à se définir politiquement par une question qui n’intéresse plus que vraiment les Québécois, sinon les authentiques nationalistes de conviction ainsi que ceux qui ont été socialisé dans un monde où la question nationale était centrale et ne voient pas pourquoi il ne devrait plus en être ainsi.

On comprend donc la difficulté immense de redonner vie et vigueur au mouvement souverainiste: il semble étranger à la nouvelle époque québécoise. Nous sommes, collectivement, après la défaite. Les souverainistes sont ceux qui ne l’acceptent pas et qui veulent rappeler aux Québécois que leur condition collective demeure non seulement inachevée, mais désavantageuse pour eux. Ils cherchent à résister à une tendance lourde, en espérant réveiller leur peuple, comme on disait autrefois. Il n’est pas dit qu’ils échoueront: les Québécois savent encore qu’ils sont un peuple et ils pourraient en tirer quelques conséquences. Il est loin d’être certain qu’ils réussiront: les ressorts intimes de l’identité québécoise sont brisés, l’avortement de la question nationale a eu des effets bien plus graves qu’on ne le croit sur la conscience collective. Je l'ai souvent écrit: un peuple ne peut pas échouer son indépendance sans en payer le prix.

Une chose est certaine: il ne suffira pas, comme le croient certains, de replacer la souveraineté au cœur du discours des souverainistes pour soudainement passionner politiquement les Québécois. La politique n’est pas une pure pédagogie. Il ne suffira pas, si on veut le dire autrement, de les faire rêver à un pays idéal. Il faudra les amener à penser à nouveau de manière critique le régime politique qui les corsette et dont ils ont décidé de s’évader mentalement en faisant semblant qu’il n’existait pas. Pour cela, il faudra le confronter dans ses fondements idéologiques, parmi lesquels on trouve le multiculturalisme et le chartisme. On comprend alors que les souverainistes ne pourront pas faire l’économie de la question identitaire et qu’ils auraient tort de la dédaigner. C’est à partir d’elle qu’ils pourront redéployer leur projet dans la nouvelle époque. Car c’est elle qui est la meilleure révélatrice de la contradiction insurmontable entre le maintien du lien fédéral et l’affirmation de l’identité québécoise.