/investigations
Navigation

De nombreux appels entre Jean Charest et Marc Bibeau

L’ex-argentier libéral a appelé 574 fois en sept ans des numéros associés au PM

L’ex-argentier libéral Marc Bibeau dans une vidéo de surveillanc
Photo Courtoisie Marc Bibeau fait l’objet de surveillance physique de la part des policiers quelques années après les réceptions.

Coup d'oeil sur cet article

Le collecteur de fonds du Parti libéral du Québec Marc Bibeau était tellement proche du premier ministre Jean Charest que son cellulaire a appelé plus de 570 fois des numéros de téléphone associés à Jean Charest, de 2006 à sa défaite électorale en 2012, révèlent des analyses de registres téléphoniques consultés par le Bureau d’enquête.

Selon nos compilations, les numéros de téléphone (cellulaire, résidence, bureaux du PM) associés à l’homme d’affaires Marc Bibeau ont réalisé un total de 574 appels vers plusieurs numéros associés à l’ancien premier ministre libéral, dont son cabinet, sa résidence ou son cellulaire.

Par exemple, le cellulaire de l’homme d’affaires a appelé le cellulaire de M. Charest le matin du 5 septembre 2012, quelques heures avant qu’il présente sa démission. La veille, jour de l’élection, ils ont communiqué ensemble en fin de soirée.

Selon nos informations, les enquêteurs de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) ont surveillé des registres d’appels du collecteur de fonds du PLQ. Ils s’intéressent particulièrement à son réseau et à son influence sur le gouvernement, Jean Charest et les entrepreneurs qui finançaient le Parti libéral du Québec.

« Emprise »

Les enquêteurs allèguent que M. Bibeau avait non seulement une influence, mais une « emprise » sur le premier ministre, le gouvernement, les organismes publics et le PLQ, selon nos informations.

Plusieurs hommes d’affaires et ex-députés ont confirmé au Bureau d’enquête à quel point les deux hommes étaient proches. Certains croient qu’ils étaient amis alors que d’autres parlent plutôt d’un conseiller.

« Chez les députés, la rumeur circulait que Marc Bibeau avait une influence sur le premier ministre », souligne l’ancien député libéral Bernard Brodeur.

Ce printemps, notre Bureau d’enquête a révélé que Marc Bibeau et Jean Charest avaient fait plusieurs voyages ensemble aux États-Unis et que les policiers avaient demandé et obtenu les relevés de leurs passages transfrontaliers.

Décideurs publics

Les registres démontrent aussi que des appels à partir du téléphone de M. Bibeau ont aussi été faits auprès de numéros associés à plusieurs autres décideurs publics, et ce, sur une base régulière :

  • 1241 appels à un administrateur chez Hydro-Québec qui était en poste à l’époque
  • 423 appels à un administrateur de la Société des alcools du Québec (SAQ)
  • 301 appels à Pierre Bibeau, vice- président Loto-Québec de 2003 à 2016 et ex-organisateur libéral
  • 122 appels à un administrateur à la Société immobilière du Québec (SIQ) de 2003 à 2013
  • 53 appels à Michelle Courchesne, ministre de l’Éducation et ensuite présidente du Conseil du trésor
  • 22 appels à Daniel Gagnier, chef de cabinet de Jean Charest
  • 967 appels à Violette Trépanier (2006 à 2013). L’ancienne ministre sous Bourassa était à cette époque la directrice du financement du PLQ
  • 120 appels à Karl Blackburn, entre 2007 et 2012. À cette époque, il était chef de cabinet du whip Norman MacMilllan, puis organisateur en chef du PLQ et enfin DG du PLQ

Rien n’indique que les personnes contactées sont soupçonnées d’une infraction ou sont ciblées par l’enquête policière.

Notre Bureau d’enquête n’a pas eu accès au contenu des conversations entre Bibeau et ces divers individus.

— Avec la collaboration de Marie-Christine Trottier et Alexandre Robillard

Un rôle politique

Annabelle Blais et Alexandre Robillard, Bureau d’enquête

L’ancien député Bernard Brodeur a raconté à notre Bureau d’enquête qu’au début des années 2000, M. Bibeau a « insinué » que s’il voulait rester député à la prochaine élection, il devait atteindre ses objectifs de financement. Il lui aurait dit que Jean Charest ne signerait pas la lettre de candidature.

« Je ne sais pas s’il avait le mandat de le faire, mais il jouait avec ça », nous a-t-il dit. « M. Bibeau mettait toujours de la pression sur tout le monde. Ce n’était pas un type que j’appréciais beaucoup, on faisait ce qu’on pouvait, mais il nous le remettait sous le nez », dit-il au sujet du financement.

Il ajoute qu’il a croisé de nombreuses fois M. Bibeau dans l’édifice du premier ministre, l’Honoré-Mercier à côté de l’Assemblée nationale. « C’est surprenant le nombre de fois où je l’ai rencontré, chaque fois que j’y suis allé, je l’ai croisé, j’y allais à l’occasion, mais pas tous les jours », a-t-il affirmé.

Même s’il avait déjà été un ancien président du parti et adjoint parlementaire de Robert Bourassa, l’ancien député d’Orford Robert Benoit a dû passer par Marc Bibeau avant de se représenter en 2003. M. Benoit a expliqué à la police et à la commission Charbonneau s’être fait dire par Marc Bibeau qu’il devait récolter plus d’argent pour la prochaine élection et s’il voulait se faire « nommer quelque part ». « Il faut avoir du poids, de l’influence et de la proximité avec les dirigeants (du parti) pour faire ce type de rencontre et tenir ce genre de discours », a-t-il déclaré.

Notre Bureau d’enquête révélait également il y a quelques semaines que l’ex-directeur des communications du cabinet de Jean Charest entre 2008 et 2010 Éric Tétrault (qui a été brièvement candidat libéral aux élections partielles dans Louis-Hébert) a affirmé à l’UPAC que Marc Bibeau pouvait parler au premier ministre quand il le voulait. « Ça n’apparaissait pas à l’agenda. C’était à l’abri des yeux des gens du cabinet. »