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Affaire Gilbert Sicotte: la guillotine a besoin de fonctionner

Affaire Gilbert Sicotte: la guillotine a besoin de fonctionner
Photo d'archives TOMA ICZKOVITS

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Toutes les révolutions sont pareilles: elles savent comment commencer mais ne savent pas comment s’arrêter. D’abord, la plupart du temps, elles ciblent des figures tyranniques ou trop puissantes qu’il fallait faire tomber. Elles renversent souvent une situation illégitime. À tout le moins, elles dénoncent de vraies injustices. Mais inévitablement, et souvent trop rapidement, elles s’emportent. Elles élargissent le cercle des crimes à punir, et conséquemment, les suspects qu’il faudra tôt ou tard accuser sur la place publique. La guillotine a besoin de tourner, elle a besoin d’hommes à sacrifier. Elle s’assimile à un processus purificateur: toujours, elle doit mener plus loin la purge. Elle s’alimente de ce qui se présente à elle pour aller plus loin et dépasser ses ambitions initiales - souvent, elle en vient même à les trahir. La révolution devient l’occasion de règlements de comptes. Elle peut alors s’alimenter alors de griefs longtemps refoulés, comme si le présent se vengeait contre le passé. Mais un jour, la guillotine tombe une fois de trop, et le commun des mortels se dit qu’il est peut-être temps d’en revenir à un monde un peu plus apaisé. C’est que le commun des mortels commence à se dire qu’il pourrait être la prochaine cible. C’est peut-être ce qui vient de se passer avec Gilbert Sicotte. Sur les médias sociaux, on a vu qu’ils sont nombreux à avoir compris que nous venions de collectivement déraper.

Retraçons les événements des derniers temps. Suite aux révélations entourant les inconduites sexuelles graves de Harvey Weinstein, on a assisté à une vague de dénonciations massive d’agressions sexuelles qui jusque-là, d’une manière ou d’une autre, avaient été étouffées ou gardées secrètes. C’était un moment nécessaire et on a pu constater qu’il y avait dans les profondeurs de la société bien des histoires sordides refoulées qui devaient remonter à la surface car elles ne devaient pas rester impunies. Toutefois, il semble que de la nécessaire valorisation de la dénonciation des agressions sexuelles, on soit en train de passer à la valorisation de la dénonciation pour elle-même, comme si elle devenait à elle-même sa propre fin. On ne sait plus exactement sur quelles bases seront faites les prochaines dénonciations. Il faut simplement alimenter la machine. Qui sera le prochain salaud?

On a donc appris hier, dans un reportage de Radio-Canada, que Gilbert Sicotte serait un professeur particulièrement exigeant, très sévère, et même brutal, ce qui apparemment, est courant dans le milieu du théâtre. Il brutaliserait émotionnellement les comédiens qu’il forme. Il parlerait fort. Pire: il sacrerait! Apparemment, cela a traumatisé des étudiants. Il est bien possible que Gilbert Sicotte ait manqué de mesure et de tact lorsqu’il parlait à ses étudiants. Il est bien possible qu’il n’ait pas été un professeur sensible ou qu’il ait été complètement déphasé avec les mœurs de notre temps. Personne ne dédramatise le harcèlement. Il n’est pas impossible non plus que ceux qui se disent traumatisés n’aient pas été préparés mentalement à la formation de comédien, comme s’ils ne savaient pas dans quel monde ils entraient. Il est bien possible que notre rapport à une certaine idée de la formation théâtrale se soit transformé ces dernières années. Était-il nécessaire, pour autant, de transformer Sicotte en tyran des conservatoires à faire chuter? C’est ce que pensent certains qui l’ont ajouté à la liste des puissants à déboulonner. Et pourtant, quelque chose agace: on devine qu’aujourd’hui, tous les professeurs qui ont un jour parlé un peu durement à un étudiant sont désormais sur la liste des suspects potentiels.

Il se pourrait bien que l’affaire Sicotte témoigne d’une mutation culturelle aussi profonde qu’inquiétante: nous sommes peut-être devant une société de plus en plus ouatée, de plus en plus fragile, une société qui a l’épiderme particulièrement sensible et où la moindre expérience désagréable est vécue comme une expérience traumatique. Il se pourrait bien que nous ne soyons plus capables d’accepter ou même de tolérer l’âpreté des rapports sociaux. À travers cela, nous construisons une société où le ressenti de chacun devient la chose la plus importante qui soit, si importante, en fait, qu’on ne sera pas en droit de le critiquer. Comment ne pas voir dans l’exécution publique de Gilbert Sicotte l’expression d’un signal envoyé à toute la société: de nouvelles valeurs règnent et on usera de la force nécessaire pour le faire comprendre. La force nécessaire, dans les circonstances, c’est l’exécution médiatique. Chose certaine, il faudra comprendre de quoi l’affaire Gilbert Sicotte est le symptôme.

J’y reviens: le mouvement de dénonciation des agressions sexuelles des dernières semaines vient d’être détourné et dénaturé par l’affaire Sicotte. Peu importe ce qu’on pense de ce qu’on lui reproche, Sicotte ne méritait pas de se faire classer parmi les Weinstein, Rozon, Salvail et autres personnages du même genre. Ajouter son nom à cette liste a quelque chose d’odieux. Il faudrait dire: pas d’amalgame! On commence à avoir l’impression d’assister à une chasse à l’homme. Le climat social, politique et médiatique devient irrespirable.