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Le courage de dénoncer

Josée Daigneault se sent soulagée de pouvoir enfin parler à visage découvert de son agresseur.
Photo Chantal Poirier Josée Daigneault se sent soulagée de pouvoir enfin parler à visage découvert de son agresseur.

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Le 24 août 2017, la vie de Josée Daigneault a basculé. Ce jour-là, un juge a accepté de lever l’ordonnance de non-publication concernant le procès de son ex-beau-père Roger Brousseau, alors condamné à neuf ans de pénitencier pour l’avoir violée à répétition quand elle avait entre 14 et 16 ans, de 1994 à 1996.

À l’issue du procès, Josée voulait pouvoir témoigner à visage découvert, même si les autres victimes de ce bourreau, déclaré prédateur sexuel, conservent leur anonymat.

« Je ne voulais plus être vue comme une victime », me raconte Josée, attablée à un Tim Hortons de la Rive-Sud. Depuis le 24 août, Josée se sent libérée d’un poids énorme. Comme si elle avait vécu jusque-là dans l’ombre et que cette journée-là, elle avait connu la lumière.

Abus

L’histoire de Josée donne froid dans le dos. Elle a été placée dans des foyers de groupe dès son plus jeune âge : la DPJ la soustrait à son milieu familial après que sa cousine allègue que son père l’a agressée (ce que nie Josée).

Elle vit encore en foyer de groupe, à 14 ans, quand sa mère, séparée du père de Josée, se fait un nouveau chum. À chaque visite, une fin de semaine sur deux, quand Josée quitte le foyer de groupe pour aller voir sa mère, elle est agressée sexuellement par son « beau-père ».

« Il m’agressait dès que ma mère quittait la maison pour faire les commissions. Ou dès qu’elle s’endormait le soir, après avoir pris des médicaments pour l’insomnie. Elle n’entendait rien. Il me disait que j’étais belle, la plus fine. » Cela dure deux ans, des attouchements aux deux semaines. Puis, quand Josée a 16 ans, le conjoint de sa mère passe à la vitesse supérieure. Il l’attache, la frappe, et lui impose des relations complètes avec pénétration, sans préservatif. « Un calvaire » me dit Josée, perdue dans ses pensées. Chaque dimanche, quand elle retourne au foyer de groupe en pleurant, elle explique qu’elle est agressée par son « beau-père », mais se fait dire qu’on n’a pas le choix de la retourner là, car une ordonnance de la cour lui impose d’aller chez sa mère une fin de semaine sur deux. Josée me raconte à quel point elle s’est sentie abandonnée par « le système ».

Jusqu’au jour où elle revient au Centre le corps couvert de bleus. Une intervenante décide de prendre les choses en main et contacte la police. On interroge Josée, elle raconte son calvaire et puis.... Plus rien, aucune suite, pendant des années.

Ce n’est qu’en 2013, 18 ans plus tard, que le bourreau de Josée est arrêté par la police, alors que deux autres victimes se sont manifestées et ont, elles aussi, accusé l’homme de les avoir agressées sexuellement. « Je n’avais aucune idée qu’il avait fait d’autres victimes. Mais ça ne m’a pas surprise. Par contre, je me suis toujours demandé : si la police avait fait son travail comme il faut la première fois, quand j’ai porté plainte, et qu’ils l’avaient arrêté, aurait-on pu empêcher qu’il fasse d’autres victimes ? »

Procès

Dix-huit mois s’écoulent entre l’arrestation du bourreau de Josée et le début de son procès. « Ça a été pénible », raconte Josée. « La procureure me bombardait de questions. J’ai témoigné pendant une journée complète. Le pire, c’est que, comme je suis fumeuse et mon bourreau aussi, on se retrouvait presque côte à côte devant le Palais de justice quand on sortait, pendant les pauses, pour en griller une. »

La fille de Josée l’accompagne au procès. Elle entend pour la première fois les détails sordides des agressions répétées que sa mère a dû subir. Par moments, elle doit sortir du tribunal « parce que c’est trop ».

Josée elle-même a trouvé pénible de devoir décrire ainsi ses sévices.

« Depuis le procès, j’ai des flash-back constants de ce que j’ai vécu. Veut, veut pas, ils te rafraîchissent la mémoire assez vite. »

Délivrance

Le 30 août 2016, Roger Brousseau est trouvé coupable et incarcéré. Le 24 août 2017, il est condamné. Et ce jour-là, Josée fait lever l’ordonnance de non-publication qui la visait. « C’est une délivrance. J’ai vécu 18 ans dans l’ombre. Je suis vraiment fière de l’avoir fait. Ma fille m’a dit qu’il fallait que j’aille jusqu’au bout. J’ai eu le courage de dénoncer. Maintenant je veux dire à toutes les victimes de dénoncer leur agresseur. C’est long, mais après on vit bien. »

Avant de la quitter, je lui ai demandé quelle était la différence entre la Josée d’avant le 24 août 2017 et celle d’après. « La Josée d’avant ne pouvait pas parler, s’exprimer. La Josée d’après a juste le goût d’aider d’autres victimes. Je mords dans la vie. »