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Que sait-on sur l’affaire russe? Les contacts entre l'entourage de Trump et les Russes

Que sait-on sur l’affaire russe? Les contacts entre l'entourage de Trump et les Russes
AFP

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Donald Trump répète constamment qu’il n’y a pas eu de collusion entre sa campagne et les agents du régime de Vladimir Poutine. Il n’y a pas si longtemps, il niait avec la même véhémence qu’il y ait eu quelque contact que ce soit entre sa campagne et les Russes. Pourtant, les preuves publiquement connues de tels contacts s’accumulent.

Aujourd’hui, il n’y a que les partisans les plus aveugles de Donald Trump qui nient l’ingérence de la Russie dans la campagne électorale de 2016.  Pour le procureur spécial Robert Mueller, qui enquête sur cette ingérence, le défi est de démontrer s’il y a eu collusion entre la campagne Trump et des représentants de la Russie. Existe-t-il des preuves qui pourraient démontrer que des gestes illégaux ont été posés? Tout le monde est innocent jusqu’à preuve du contraire, mais plusieurs faits sont indéniables.

Précisons d’abord que le concept de «collusion» n’a pas de statut légal dans l’affaire. L’ingérence russe dans la campagne représente une série d’actions clairement illégales mais ce qui serait illégal pour les membres de la campagne Trump serait d’avoir «comploté» avec ces agents étrangers en vue de les inciter à commettre ces gestes ou de faciliter la commission de ces gestes. Sur le plan factuel, il faut donc d’abord démontrer qu’il y a eu des contacts entre la campagne Trump et des agents russes.

Des contacts à la tonne

Dans les premiers moments de son administration, Donald Trump et son entourage niaient catégoriquement qu’il y ait eu quelque contact que ce soit entre les membres de la campagne et des agents de la Russie.

Manifestement, ces déclarations étaient fausses. Récemment, l’ex-ambassadeur russe aux États-Unis, Sergueï Kislyak, déclarait d’emblée qu’il serait trop long de décliner la liste des membres de l’entourage de Trump qui ont eu de tels contacts.

Ce qu’on sait jusqu’à maintenant est qu’au moins une douzaine de membres de l’entourage immédiat de Donald Trump ont eu des contacts avec des agents du régime russe de Vladimir Poutine pendant la campagne électorale, y compris :

  • George Papadopoulos (conseiller en politique étrangère) a fait de multiples démarches auprès d’un contact russe dans le but d’organiser une rencontre entre Trump et Poutine. Il est aussi possible qu'il ait discuté de l'obtention d'informations compromettantes sur Clinton. Papadopoulos a conclu une entente à l’amiable avec le procureur Mueller pour fournir des renseignements sur l’affaire.
  • Carter Page (conseiller en politique étrangère) a visité la Russie et y a donné un discours en juillet 2016. Il a eu de multiples contacts avec des agents du régime Poutine; il a rencontré sur place de nombreux officiers du gouvernement russe mais la teneur de ces discussions n’est pas encore publique. Page collabore étroitement à l’enquête de Mueller.
  • Jeff Sessions (sénateur et conseiller principal de la campagne Trump, aujourd’hui Attorney General) a eu plusieurs rencontres avec l’ambassadeur russe pendant la campagne au sujet desquelles il n’a pas été entièrement transparent.
  • Michael Flynn (conseiller en matière de sécurité pendant la campagne et brièvement conseiller à la sécurité nationale au début du mandat de Trump) a été engagé par la campagne Trump quelques semaines après avoir reçu un paiement de 45,000$ pour faire un discours à Moscou et a reçu une distinction honorifique des mains de Poutine. Son fils et lui sont exposés à plusieurs mises en accusation formelles en marge de cette affaire et d’autres activités illégales. Flynn collabore donc avec Mueller et serait sur le point de plaider coupable à des charges réduites en échange de  sa collaboration à l'enquête.
  • Paul Manafort (chef de campagne de Trump de juin à août 2016) et son adjoint Richard Gates font déjà face à douze chefs d’accusation formels en rapport avec cette affaire et d’autres activités louches liées aux relations étroites entretenues entre Manafort et des proches du président russe. Il est déjà bien établi que Manafort a eu des contacts avec des Russes en marge du congrès républicain et qu'il a contribué à changer la plate-forme électorale du parti pour y inclure un adoucissement des sanctions à l’égard de la Russie suite à l’annexion de la Crimée.
  • Donald Trump Junior, Jared Kushner et Paul Manafort ont participé le 9 juin 2016 à une rencontre avec une avocate russe qui avait promis de fournir à la campagne des renseignements compromettants sur Hillary Clinton. Parmi tous les exemples de contacts entre l’entourage de Trump et des agents de la Russie, cette rencontre est sûrement le plus compromettant.

La rencontre du 9 juin 2016

En juin 2016, un proche de la famille Trump envoyait un courriel à Donald Trump Junior pour lui proposer une rencontre avec une avocate associée au régime Poutine qui se disait disposée à leur fournir des informations compromettantes sur Hillary Clinton. Le courriel mentionne des «informations de très haut niveau et très sensibles qui font partie de l’appui accordé à M. Trump par la Russie et son gouvernement.» Ce à quoi le fils Trump a répondu : «I love it.» Cette rencontre, à laquelle assistait Donald Trump Junior, Jared Kushner et Paul Manafort, a d’abord été niée par les principaux intéressés, puis ils en ont minimisé la portée. Toutefois, les courriels échangés par le fils Trump portent clairement à croire que cette rencontre avait effectivement pour but de discuter de tractations en rapport avec les efforts russes pour aider la campagne de Trump. (retranscription des courriels)

Des contacts directs avec Wikileaks

Plus récemment, des communications directes entre Donald Trump Junior et les responsables de Wikileaks ont été mises à jour par le magazine The Atlantic. On savait déjà qu’il y avait eu des communications entre Wikileaks et Roger Stone, un ami de Trump qui gravitait autour de la campagne. Ces échanges ne démontrent pas hors de tout doute que les actions de Wikileaks étaient menées en coordination avec la campagne de Trump, mais elles ouvrent la porte à la possibilité qu’une telle coopération ait pu avoir lieu.

Et ce n’est pas tout

En bref, ni l’ingérence de la Russie dans la campagne de 2016 ni l’existence de contacts multiples entre la campagne Trump et des agents de la Russie ne peuvent être mis en doute. Dans le cas de la rencontre du 9 juin 2016 à la Trump Tower, les faits peuvent facilement être interprétés dans le sens d’une possible collusion et il ne fait aucun doute que le procureur spécial explore cette hypothèse en profondeur. Le fait que les principaux intéressés aient cru bon de ne pas révéler cette rencontre à de multiples occasions, alors qu’ils auraient été tenus de le faire (par exemple, Jared Kushner a omis de mentionner la rencontre au FBI lors de son embauche à la Maison-Blanche, ce qui, en principe, constitue une infraction passible de prison) donne un certain poids à l’hypothèse de collusion.

Il y a plus. On sait aussi déjà que plusieurs membres de l’entourage de Trump ont commis des actes passibles de mises en accusation criminelles. Pour Papadopoulos, Manafort et Page c’est déjà fait. Michael Flynn et son fils seront vraisemblablement les prochains en ligne et il est plus que probable que le fils et le gendre du président Trump soient éventuellement aussi mis en accusation, entre autres parce qu’ils ont omis de mentionner des contacts qu’ils ont plus tard reconnus avec des agents russes. Parmi les autres questions à explorer dans cette affaire, il y a celles qui ont trait à l’implication personnelle de Donald Trump. Pourquoi le président prend-il systématiquement le parti du régime russe de Vladimir Poutine? Le président est-il lui-même passible de mises en accusation formelles pouvant aller jusqu’à des procédures de destitution pour des actes illégaux dans le cadre de cette affaire? On en apprend un peu plus chaque jour et j'y reviendrai. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM