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100$ pour s'occuper des vraies affaires!

100$
Photo Agence QMI / Archives

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Il vaut la peine d'entendre l’éloquence de Carlos Leïtao, ministre des Finances, justifiant le choix de distribuer ainsi une centaine de dollars à tous les parents d’élèves, sous prétexte qu’on a «beaucoup parlé cet automne (...) des coûts qui continuent de grimper des fournitures scolaires».

Comme quoi, en éducation, au travers des enjeux liés aux infrastructures scolaires, aux services aux élèves, ou à l’épuisement du personnel, le gouvernement a fait son choix. Il suffit pourtant de lire le texte de Marie-Ève Morasse pour avoir quelques exemples de ce qu’aurait pu faire le réseau scolaire avec 112 millions: la construction de six écoles, l’embauche de 1400 professionnels, la réduction des frais des services de garde, aider les parents d’enfants dans le besoin... 
 
À Gérald Fillion, qui lui demande justement pourquoi cet argent n’« est pas pour les parents qui ont subi des hausses importantes de tarifs de garderies, et certains (qui) doivent payer des milliers de dollars supplémentaires», le ministre des finances, insensible, répond que « tout le monde, toutes les familles qui ont des enfants en âge scolaire, (...) vont recevoir cette allocation. Les parents vont recevoir les 100$ par enfant. Donc oui, c’est envoyé aux familles.»
 
Ce n’est pas une réponse. Plutôt la démonstration de l’égalité des chances telle que vue par le gouvernement : une miette pour tous vaut mieux qu’un repas aux affamés. 
 
Je me vois ainsi à son exemple donner cinq dollars au sans-abri que je croise assis sur le trottoir, et payer du même coup le parcomètre de la Mercedes stationnée devant lui.
 
Cela n’est pas sans me rappeler toute l’importance qu’un désormais célèbre ministre de l’Éducation avait accordée à l’achat de livres dans les écoles. Ministre incapable de comprendre que sa décision n’impactait pas également tous les enfants du Québec, mais bien plus durement ceux qui autrement n’auraient pas eu accès à la lecture. 
 
La question demeure néanmoins : ce montant de 100$ équivaut-il aux services dont la population doit globalement se priver depuis quelques années ?
 
Pascale Grignon, porte-parole du mouvement Je protège mon école publique, y répond magistralement : « 100$ par enfant qui seront versés aux parents pour l’achat d’articles scolaires ne sont rien en comparaison des coûts désormais assumés par les parents à la suite de la hausse des frais des services de garde dans les écoles, des coupes dans le transport scolaire, dans l’aide aux devoirs et dans l’aide alimentaire. Les services professionnels sont toujours insuffisants, une situation qui oblige un grand nombre de parents à consulter des spécialistes à l’extérieur de l’école. 100$, c’est alors à peine une heure de consultation!»
 
D’en témoigner aussi une enseignante de 31 ans d’expérience dans un texte traitant de la détresse des enseignants : « Des parents qui n’ont même pas à manger pour eux-mêmes ou à peine, j’en ai vu et je ne voyais pas ça en début de carrière.»
 
Ce gouvernement lance des bouées pendant qu’il saborde le navire.
 
Il prône une conception si individualiste de l’économie et de l’éducation qu’elle en devient inhumaine.
 
Que faut-il penser d’un gouvernement qui, se targuant de prioriser l’économie, de s’occuper des vraies affaires, nie la véritable valeur de l’argent : celle qui reste relative aux besoins de chacun.
 
100$, c’est pour certains une bouteille de vin et pour d’autres, l’épicerie d’une semaine. Ce que vaut 100$ varie d’une famille à l’autre, d’un quartier à l’autre. 
Combien de ministres ont déjà eu à choisir entre le déjeuner des enfants et le compte d’Hydro? 
 
Les moins nantis ne peuvent s’offrir les services qui pourraient éventuellement permettre à leurs enfants de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.
 
S’il considérait l’instruction publique comme un bienfait essentiel, égalitaire et émancipateur, le gouvernement ne conduirait pas une partie de sa population à choisir de s’endetter pour l’éducation de ses enfants. Encore moins à dépendre d’un chèque de 100$.
 
Trop d’indices laissent percevoir une conception pyramidale du système d’éducation en haut de laquelle se retrouvent majoritairement les enfants des familles les mieux nanties, fréquentant presque systématiquement l’école privée. Parmi ceux-là plusieurs seront appelés à devenir ministres, sans aucun doute.
 
Que sauront-ils de la réalité des plus pauvres? Retiendront-ils que les aider à s’acheter des crayons pour l’école suffira à gagner leur vote? Se réunir exclusivement entre souliers trop bien cirés peut empêcher de distinguer la condescendance du respect. 
 
Il ne faudra pas reprocher aux souliers troués de descendre un jour dans la rue. Ils n’ont pas besoin d’éducation pour ça.