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La fascination de l’écran

De synthèse, Karoline Georges
Éditions Alto
223 pages, 2017
Photo courtoisie De synthèse, Karoline Georges Éditions Alto 223 pages, 2017

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Depuis que la télévision existe, l’enfance se passe sous le règne de l’image. Quel impact cela a-t-il sur notre rapport au monde ? C’est ce que Karoline Georges met brillamment en scène dans son roman De synthèse.

Au Québec, la première émission destinée aux ­enfants, Pépinot, naît dès le lendemain de la mise en ondes de la télévision de Radio-Canada, en septembre 1952.

Échapper au quotidien

Dans la décennie 1970, années d’enfance de la narratrice de De synthèse, elles seront devenues ­nombreuses et auront pour nom Fanfreluche, Jinny, La Sœur volante, Road Runner...

Clairement, la vie chatoyante et excitante est « dans » l’écran – le petit d’abord, mais aussi le grand où brille l’idole du personnage principal, Olivia Newton Jones. Aucune comparaison possible avec sa moche réalité d’enfant de banlieue, prise entre un père colérique et une mère dépressive. Ah, si elle pouvait y entrer pour échapper au quotidien !

Et voilà que dès l’adolescence, par un concours de circonstances, elle peut à son tour être une image : elle devient mannequin ! Envoyée à Paris, elle est prête à toutes les métamorphoses et à toutes les immobilités que cela exige, de plus en plus fascinée par cet univers figé.

Quand elle rentre à Montréal, retraitée à 24 ans, à l’aise financièrement, le monde est toutefois plus inquiétant : attentats terroristes, drames écologiques se multiplient. Autant se couper du réel, au haut de son gratte-ciel, et se réfugier à nouveau dans les images, qu’elle peut d’ailleurs elle-même créer grâce aux nouvelles technologies.

Lucide et provocateur

Les décennies passent, le récit devient un roman d’anticipation. On est à quelques années d’ici : la société s’est automatisée, les androïdes comblent les besoins de main-d’œuvre, et la narratrice est maintenant une référence dans l’univers des avatars que l’on perfectionne. Connectée avec le monde entier, mais vivant en camp retranché, elle ne sort plus de chez elle.

Jusqu’au jour où sa mère tombe gravement malade. Il faut bien se rendre à l’hôpital. Mais il s’agit d’une « zone de restriction des ondes », alors le clan de protection virtuel dont cette angoissée s’entoure pour arriver à circuler, disparaît dès qu’elle en franchit les portes. Elle devra donc s’y faire : affronter seule, pour vrai, ses parents, donc ses émotions.

Tout cela donne un roman lucide et provocateur. Karoline Georges décortique avec brio notre fascination pour les écrans, pour les conversations sous forme ­d’émoticônes, pour la beauté sans ­aspérité, pour la survie éternelle. Elle ­poursuit en fait une réflexion entamée dans ses précédents romans et appliquée dans son ­travail en arts visuels, qui mêle ­photographie, vidéo et ­modélisation 3D.

Ça semble désincarné ? Au contraire ! La synthèse de ­Karoline Georges, c’est d’abord celle avec le réel. Son roman est accessible et ­plausible parce qu’il est rempli de références qui sont les nôtres. C’est d’ailleurs ce qui le rend si troublant : où tout cela nous mènera-t-il dans dix, vingt, trente ans ?