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David Lemieux contre Billy Joe Saunders: les vrais secrets des négociations

Camille Estephan
Camille Estephan

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Les négociations et les méandres de la boxe professionnelle sont insondables. Mystérieux. Complexes et surtout passionnants.

Comment un champion du monde britannique peut-il être amené à défendre son titre à Laval, un 16 décembre, devient un épisode d’une grande série télévisée. Avec des rebondissements fondés sur des amitiés, des intérêts et des alliances qu’il est fascinant de comprendre.

Les gens payent pour assister à ces grands combats. Mais comment arrive-t-on à les organiser ? Pourquoi Laval et pas New York, Las Vegas ou Londres ?

Pourquoi et comment ?

MIGUEL COTTO

Eric Gomez, Camille Estephan, Oscar de la Hoya et Bernard Hopkins en présence de David Lemieux qui avait mérité le titre mondial, en juin 2015, après avoir défait Hassan N’Dam au Centre Bell.
Eric Gomez, Camille Estephan, Oscar de la Hoya et Bernard Hopkins en présence de David Lemieux qui avait mérité le titre mondial, en juin 2015, après avoir défait Hassan N’Dam au Centre Bell.

Camille Estephan travaillait depuis des mois pour organiser un combat entre David Lemieux et le légendaire Miguel Cotto. La date visée était celle du 2 décembre au Madison Square Garden de New York.

Même que Steven Butler s’était rendu au camp d’entraînement de Cotto à Los Angeles pour lui servir de partenaire d’entraînement. Et les informations qui parvenaient à Estephan étaient encourageantes. Butler tenait son bout et le promoteur était convaincu que David Lemieux le passerait à la casserole. Surtout que Cotto est un 147 livres naturel, alors que Lemieux peine à baisser son poids à 160 livres : « Le coach de Cotto, Freddie Roach, a senti que David Lemieux était trop puissant, trop dangereux pour un vétéran comme Miguel Cotto. C’est là que j’ai commencé à avoir des doutes sur les chances de voir le combat se concrétiser. En plus, les ouragans ont dévasté l’île de Porto Rico et cela a grandement affecté Cotto, un natif de l’île. Comme Freddie Roach n’avait pas le goût que Cotto se fasse faire mal et reste avec des séquelles, j’ai dit à Eric Gomez de Golden Boy Promotions que ça s’annonçait mal. C’est certain que la décision finale a été prise par Cotto, mais Roach a insisté pour que son boxeur refuse l’offre de Golden Boy et d’Eye of the Tiger », raconte Camille Estephan.

Et le projet est tombé à l’eau. Mais comment on passe d’un combat raté contre Miguel Cotto à un grand match de championnat du monde contre l’Anglais Billy Joe Saunders ? Et à Laval ! Le tout financé par le réseau américain HBO !

LE JEU DES ALLIANCES

Camille Estephan a des liens très étroits avec les trois patrons de Golden Boy Promotions. Il parle surtout affaires avec Eric Gomez même si, en fin de compte, c’est Oscar de la Hoya qui prend la décision finale. Gomez est un opérateur très efficace qui organise près d’une cinquantaine de galas par année. C’est énorme : « Mais surtout, Golden Boy est une entreprise qui aime ses boxeurs. De la Hoya et Bernard Hopkins ont été des champions du monde. Ce ne sont pas des businessmen égarés dans la boxe pour faire des profits. Ils font de l’argent, mais on sent leur amour des boxeurs. Oscar de la Hoya adore David Lemieux et comme David a donné des spectacles extraordinaires sur les ondes de HBO et que le patron du réseau, Peter Nelson, l’aime beaucoup, ça fait une combinaison gagnante », explique Estephan.

Quand l’affrontement contre Miguel Cotto est tombé à l’eau, Estephan a appelé son compère Eric Gomez (Golden Boy et Eye of the Tiger sont associés à 50-50 pour les droits promotionnels de David Lemieux) et lui a demandé de l’aider à convaincre Peter Nelson de lui réserver une date pour une finale impliquant Lemieux... à Laval.

Peter Nelson a vite acquiescé et il a offert la soirée du 16 décembre. Avec une garantie financière à mi-chemin entre une soirée After Dark, moins d’argent, et Championship, la grosse affaire totale. Restait à Eric Gomez et Camille Estephan de dénicher un bon adversaire pour Lemieux.

DU SOLIDE ET DU CONCRET

« Je ne fais pas de promesses en l’air, je ne vends pas du vent. Je fais des projets solides, du concret. C’est ma façon d’opérer dans les affaires. On fait le travail, on réussit et on annonce les résultats après », précise Estephan.

Donc, le promoteur avait un réseau et une date à Place Bell à Laval. Pendant ce temps, il talonnait Paco Valcarcel, le président de la WBO. Comme David Lemieux était déjà le premier aspirant au classement, quelle devait être la suite logique ? La réponse est venue rapidement. La WBO faisait de David Lemieux l’aspirant obligatoire à la ceinture de Billy Joe Saunders.

Oh ! Ça commençait à devenir gros : « J’ai alors appelé Eric Gomez et Peter Nelson pour demander un appui plus marqué de HBO. Pour attirer Billy Joe Saunders, on avait besoin de millions $. La réponse est arrivée un vendredi », de raconter Estephan en souriant.

On mangeait à La Medusa, un restaurant italien de la rue Drummond tout juste à côté de l’agent Don Meehan, l’ancien bâtonnier Me Gérald Tremblay et de Serge Savard assis à la table voisine. Ainsi que Jacques Aubé, le grand patron d’evenko. Pendant le repas, le téléphone d’Estephan a sonné. Il s’est excusé et s’est levé de table pour répondre. C’était Peter Nelson qui lui confirmait que HBO était partant.

En venant se rasseoir, il a fait un court arrêt à la table de Jacques Aubé pour confirmer la date du 16 décembre à la Place Bell. Les affaires entre les raviolis et le gelato...

DES MILLIONS $ POUR FAIRE GAGNER LAVAL

Estephan et Gomez étaient maintenant prêts. Ils ont appelé et écrit à Frank Warren, le promoteur de Billy Joe Saunders. Dès les premières négociations, Warren a offert une couple de cent mille dollars $ pour que David Lemieux accepte de se tasser pour laisser la place à Antoine Douglas, qui fera d’ailleurs la demi-finale le 16 décembre. Comme Yvon Michel le fait depuis 18 mois avec Eleider Alvarez. Cette fois, la game était différente : « Pas question de se tasser. Je ne veux rien savoir. Non seulement on veut Saunders, mais on le veut à Laval, au Québec. On ne se tassera pas », a réagi Estephan.

Le Britannique Billy Joe Saunders, champion du monde.
Le Britannique Billy Joe Saunders, champion du monde.

Les négociations se sont alors engagées. Par textos, par courriels et par téléphone. Le duo Gomez-Estephan menant la charge. À un moment donné, Frank Warren a commencé à fléchir. Les millions $ et les caméras de HBO pesaient lourd dans les négos. Mais s’il était prêt à envoyer Saunders se battre aux États-Unis contre Lemieux, il n’était pas question que ça se passe au Canada et encore bien moins à Laval, Québec. « À un moment donné, Eric Gomez m’a appelé et m’a demandé : “Écoute Camille, es-tu prêt à perdre un combat de championnat du monde pour présenter l’événement à Laval ?” J’ai répondu sur-le-champ : “Mets-en, ça va se passer à Laval, pas ailleurs, et ils n’auront pas le choix” », se rappelait Estephan cette semaine.

LES GROSSES TÉLÉS...

Il avait quelques cartes secrètes. Il savait que Frank Warren, le promoteur de Billy Joe Saunders, était propriétaire d’un réseau de télévision en Angleterre, Boxe Nation, qui tente de s’imposer face au géant Sky Sports. En rompant les négociations, Camille Estephan forçait la WBO à aller aux enchères. Avec les millions $ de HBO, de la télévision payante canadienne et surtout des millions $ de Sky Sports prête à être partenaire, Estephan partait gagnant même si le partage des bourses avait été de 75-25 en faveur de Saunders. Warren n’avait plus le choix de conclure une entente.

Ça c’est réglé un jour de semaine à 3 h 50 quand Warren a envoyé un courriel à Estephan pour dire que l’offre conjointe d’Eye of the Tiger et de Golden Boy Promotions était acceptée. Billy Joe Saunders recevrait la plus importante bourse de sa carrière et il aurait la chance de percer le marché américain contre un boxeur tenu en très haute estime par HBO et les fans de boxe.

UN CHÂTEAU SUR DES FONDATIONS SOLIDES

Estephan insiste : « Ces négociations ne sont pas un château de cartes. Ça marche parce que c’est bâti sur des fondations solides. Il n’y a pas de promesses remplies de vent. Tout est appuyé sur des fondations. Et la fondation, c’est David Lemieux. Il faut avoir de la vraie substance. Il faut avoir de la crédibilité, faire ce qu’on dit qu’on va faire. La fondation, ce sont les efforts, le talent, le caractère, la personnalité de David. C’est un homme, un vrai. Comme promoteur, j’ai tout investi dans nos athlètes pour que l’entreprise ait une vraie substance pour les réseaux de télévision. Ça fait que les télés sont intéressées parce que nos boxeurs sont vrais et sont confrontés à des défis importants. Ils affrontent des adversaires solides qui les obligent à se surpasser. Et quand ils perdent un combat, ils apprennent de ces défaites », de dire Estephan.

Ces négociations, dans le fond, ont été menées avec des as dans le jeu. Tellement que Camille Estephan n’a pas le goût de pavoiser : « T’as le cash des réseaux à mettre sur la table parce que t’as le boxeur. C’est le boxeur qui est la base. Il n’y a pas de frime, juste du solide. Les fans le sentent et le savent de plus en plus ».

Il va y avoir 11 combats le 16 décembre. Ça aussi, ce n’est pas une arnaque. C’est du solide pour le fan...


Photos Réjean Tremblay et Agence QMI Dominic Chan