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Des images qui ne s’oublient pas

Sophie Durocher rencontre des gens qui racontent la journée qui a changé leur vie. Aujourd’hui, Dino Tavarone parle de ses quatre années en prison.

Dino Tavarone
Photo Chantal Poirier

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En 1996, on a tous découvert Dino Tavarone, le comédien, dans la série Omertà, de Luc Dionne à Radio-Canada. Il y jouait le rôle de Giuseppe Scarfo, le parrain de la mafia montréalaise.

Du jour au lendemain, sa vie a changé : on le reconnaissait dans la rue. À l’aube de la cinquantaine, cet immigrant d’origine italienne à l’accent typé devenait une vedette instantanée.

Mais ce n’est pas cette journée-là que j’ai choisi de vous raconter...

C’est bien avant Omertà que la vie de Dino Tavarone a vraiment basculé du tout au tout, du jour au lendemain, quand en juillet 1988, il a été condamné à une peine de prison pour trafic de stupéfiants. C’était huit ans avant qu’il joue le rôle d’un mafioso au petit écran.

J’ai rencontré l’homme de 74 ans cet été dans un resto du Plateau, pour qu’il me raconte cette journée de juillet 1988 où il a mis les pieds pour la première fois derrière des barreaux. Était-il triste, angoissé, terrorisé à l’idée de ce qui l’attendait ?

« J’étais déçu, a-t-il répondu. Déçu d’avoir fait de la peine à mes amis, mes proches, ma famille. J’ai fait une erreur, j’ai payé le prix. Mais ceux qui étaient vraiment mes amis sont restés proches. »

Des images qui ne s’oublient pas

En 1988, Dino Tavarone est arrêté pour trafic de drogue. Il plaide coupable et est condamné à neuf ans et demi de réclusion, une belle journée de juillet. C’est ce jour-là que sa vie bascule. Sur son dossier, on inscrit les deux lettres C.O. (crime organisé). Pourtant, Tavarone se défend bien d’avoir fait partie de quelque organisation que ce soit. Il affirme qu’il est bien coupable d’avoir fait des entorses à la loi, mais pas de trafic de drogue ni de faire partie du crime organisé.

Dino Tavarone a, tout compte fait, passé quatre ans « à l’ombre ». Même s’il a fait « son temps » il y a près d’un quart de siècle, il y a des images qui ne s’oublient pas. Il peut fermer les yeux et vous décrire, précisément, dans les détails, à quoi ressemblait la prison où il a passé 48 mois de sa vie. L’entrée dans la cellule qui ressemblait à « une cage de singe ». Et pour y accéder, les portes qui s’ouvrent, se ferment électroniquement, commandées à distance par un gardien.

D’ailleurs, après avoir recouvré sa liberté, Tavarone a mis beaucoup de temps à s’adapter à la vie « en dehors ». « Chaque fois que je me retrouvais devant une porte en métal, je m’arrêtais devant et j’attendais qu’elle s’ouvre automatiquement. Je me pensais encore en prison. »

En plus d’avoir pu se livrer à une grande introspection, Dino Tavarone retient autre chose de son séjour derrière les barreaux. Il a pu suivre des cours, il a étudié l’espagnol, la psychologie pathologique et la peinture. D’ailleurs, un des profs de psycho qui lui a enseigné possède dans son bureau un tableau signé Tavarone, intitulé Schizophrénie.

Dino se souvient des rencontres qu’il a faites en prison : Claude, le prof français, érudit, à qui il n’a jamais demandé quel crime il avait commis pour se retrouver là.

Luigi, avec qui il a préparé des lasagnes pour des amis italiens qui se trouvaient dans une autre wing avec des Hells Angels.

Dave, ce prisonnier autochtone qui sentait si fort l’après-rasage (qu’il mélangeait avec du jus d’orange pour se soûler) que quand Dino le croisait il lui lançait toujours : « Pis, tu t’es bien rasé aujourd’hui ? »

Ou ce prisonnier d’origine argentine, qui est arrivé si pâle et déprimé à son premier jour en prison que tous les autres pensaient qu’il ne tiendrait pas le coup, qu’il allait se suicider. Il a été entouré, écouté, pour éviter qu’il passe à l’acte.

« Il y a du bon temps et du mauvais temps. C’est toi qui décides si ton temps va bien ou mal se passer. Il y en a qui arrivent enragés. Ils sont incapables de faire de l’introspection. »

Des petits bonheurs

« La prison, c’est comme un village, comme la société. Il y a des salauds et des gens corrects. Si tu ne te tiens pas avec les salauds, tout va bien ».

Le plus étrange quand on parle avec Dino Tavarone, c’est qu’il accumule les anecdotes sur son passage en prison comme plusieurs petits éclairs de bonheur. Apercevoir les feux d’artifice à travers les barreaux lors de son incarcération pendant son procès. Des codétenus qui fabriquaient de l’alcool frelaté avec des tomates et un alambic dissimulé dans la cuvette des toilettes. Un détenu aux mains immenses, baraqué, qui fabriquait de délicates tasses toutes fines dans les cours de poterie. « Il fallait le voir, il avait l’air d’un enfant qui s’amusait avec de la pâte à modeler », raconte Dino Tavarone qui a encore chez lui, sur une étagère, les petites tasses de ce détenu.

Après cette journée marquante de juillet 1988 où il prenait le chemin des cellules, Dino Tavarone a vécu en prison d’autres journées qu’il n’a pu effacer de sa mémoire. Comme la première fois qu’il a pu profiter d’une vraie sortie et sentir l’odeur de l’herbe fraîche au lieu de celle de l’urine des cellules.

Dino Tavarone se souvient aussi... de son premier Noël en prison. « On avait le droit de faire venir un paquet de l’extérieur. Avec un codétenu italien, on avait commandé 40 livres de saucisses italiennes. Mais quand on les a reçues, on s’est rendu compte qu’elles étaient crues. On les a accrochées sur des fils dans notre cellule pour les faire sécher. Mais les gardiens nous ont interdit de faire ça. Alors on est allés dans les cuisines et on a fait cuire pour 40 livres de saucisses et tous les détenus en ont mangé ! »

Seul avec lui-même

Quand j’ai demandé à Dino Tavarone de définir en un mot son séjour de quatre ans en prison, il a répondu « Enrichissant ». Disons que ce n’est pas la réponse à laquelle je m’attendais.

Je ne m’attendais pas non plus à ce qu’il me dise, sans rire, que « tout le monde devrait passer un an en prison ». Ou encore à entendre « un séjour en prison, c’est mieux qu’une année sabbatique ».

Ce n’est pas que Tavarone ait vécu son séjour en prison comme des vacances au Club Med, loin de là. Mais ces quatre années passées derrière les barreaux ont été pour lui l’occasion de se retrouver seul avec lui-même et d’apprendre à se connaître. Et ce voyage en lui-même a été si enrichissant qu’il ne regrette pas le chemin qu’il a fallu parcourir pour y arriver. « Quand on est dehors, on pense connaître “qui ont est”. Mais on n’a pas le temps vraiment de s’arrêter. De penser. On parle tout le temps. On a peur du silence. Mais quand tu es tout seul, dans ta cellule, le soir, tu n’as d’autre choix que de te demander qui tu es. De te demander : pourquoi tout ça ? »

C’est pour ça que sa vie a basculé, pour le mieux. Le Dino Tavarone qui est sorti de prison en 1992 était plus serein, plus mature et plus sage que celui qui y était entré quatre ans auparavant.

Dino Tavarone s’estime chanceux, à sa sortie de prison, d’avoir pu compter sur son entourage, proches, famille, amis, pour l’épauler. Il déplore que tant de prisonniers soient laissés à eux-mêmes, sans véritable soutien, après leur sortie. Et il s’estime chanceux d’avoir connu une carrière à la télé alors que tant d’ex-prisonniers ont de la difficulté à se trouver du travail. « Quand les gens voient arriver un gars plein de tatouages qui sort de prison, ils ont peur de l’engager. Mais je peux vous dire que c’est souvent les plus gros, avec le plus de tatouages qui sont les plus doux. »