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Des milliers de défauts sur le nouveau pont Champlain

Des pièces venues d’Espagne posent problème, selon six sources qui ont travaillé sur le chantier de 4,2 G$

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo TVA Nouvelles, Maxime Landry La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.

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Un an avant la fin des travaux du nouveau pont Champlain, les travailleurs ont déjà dû faire plus de 2000 réparations sur des pièces maîtresses de sa structure. Une situation anormale, qui fait craindre «un nouveau Stade olympique», selon plusieurs sources impliquées dans le projet depuis le tout début.

 

Soudures incomplètes, voire inexistantes, trous mal faits ou mal alignés dans l’acier, plaques de métal fissurées ou poreuses, boulons non conformes... Les pièces qui présentent le plus de défaillances sont des poutres-caissons qui proviennent de la firme Tecade, en Espagne, selon des dizaines de rapports, de photos et de vidéos que nous avons obtenus.

Ces pièces de 30 mètres de long supporteront les trois travées de circulation du pont. Certaines d’entre elles, situées tout près du pylône principal, comportaient chacune plus de 300 défauts à réparer. En mai 2017, le caisson BS2S présentait à lui seul 366 défauts, selon les documents consultés.

Il n’est pas étonnant qu’un chantier de 4,2 milliards de dollars connaisse des problèmes. Ce qui est anormal, c’est l’étendue des correctifs à apporter. C’est du moins l’opinion de six sources parmi la direction, les travailleurs et les sous-traitants.

«Qu’il y ait autant de problèmes et qu’on passe autant de temps au chantier à réparer tout ça, non, ce n’est vraiment pas normal», assure un ingénieur impliqué dans le chantier, qui a requis l’anonymat.

Le consortium Signature sur le Saint-Laurent, responsable de la construction, reconnaît de son côté que des pièces expédiées d’Espagne à la hâte nécessitent des correctifs.

Tests aux ultrasons

C’est à l'automne 2016 que des responsables du chantier ont remarqué des problèmes sur les pièces venues d’Europe. Des tests aux ultrasons ont donc été commandés à des entreprises spécialisées.

«C’est là qu’on a découvert des centaines d’anomalies. Des déficiences multiples. Puis là, je te parle de réparations de soudures critiques», dit une source qui, impliquée de près dans la construction du pont, a requis l’anonymat pour protéger sa carrière.

Des équipes de soudeurs ont donc dû passer des journées entières à faire des réparations. Selon nos sources, les poutres font toujours, en ce moment, l’objet d’inspections.

«Si les soudures ne sont pas corrigées, à la longue, dans 15 ans, dans 20 ans, c’est là que les problèmes vont commencer à sortir, dit une autre de nos sources, un ingénieur. Il faut se rappeler qu’on construit ici un pont pour 125 ans!»

Selon nos informations, certaines pièces de béton présentent aussi des problèmes de qualité. Par exemple, un bloc d’un pilier du pont a éclaté.

Nos sources affirment que les travaux additionnels entraînés par ces problèmes compromettent sérieusement la date d’ouverture annoncée du pont, le 1er décembre 2018.

En vertu du contrat, une pénalité d’au moins 100 000 $ par jour de retard serait imposée au consortium par le gouvernement fédéral.

 

6 types de problèmes sur le chantier

Trous mal faits et mal alignés

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo courtoisie

Certains trous ne sont pas bien positionnés dans des pièces qui doivent être boulonnées l’une à l’autre, empêchant ainsi leur alignement. D’autres trous sont mal faits et ont nécessité de nouveaux forages, comme on le voit sur cette photo.

Acier poreux

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo courtoisie

Certaines plaques d’acier entrant dans la composition des caissons de Tecade montrent des signes de porosité. Le métal contient des bulles qui peuvent compromettre sa solidité.

Vis et boulons défectueux

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo courtoisie

Des caisses complètes de boulons et d’écrous sont arrivées d’Espagne avec d’importants défauts. Plusieurs n’avaient pas les dimensions requises sur les plans. Voici par exemple deux vis qui devaient être identiques.

Soudures incomplètes

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo courtoisie

 

Des équipes de travailleurs ont dû s’installer dans les caissons reçus de Tecade pour réparer de nombreux défauts, surtout des soudures incomplètes (elles ont laissé des trous ou des fentes entre deux pièces de métal) ou trop peu «pénétrantes» (elles n’emplissent pas complètement l’espace entre deux pièces).

Acier fissuré

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo courtoisie

«Nous avons découvert des fissures qui traversent la plaque au complet sur une dizaine d’endroits à côté des trous de connexion», mentionne un rapport d’ingénieur de la firme GHD, qui a inspecté les réparations faites sur les caissons de Tecade.

Béton manquant

La construction du futur pont Champlain, au coût de 4,2 milliards, bat son plein sur le fleuve Saint-Laurent, à côté de l’ancienne structure. Ottawa deviendra propriétaire de la structure après 30 ans en vertu d’un partenariat public-privé.
Photo courtoisie

Les piliers du pont sont composés d’énormes blocs. L’un d’eux a carrément éclaté à cause d’un défaut dans le béton utilisé. Les travailleurs ont aussi dû ajouter du béton dans l’entretoise, une énorme pièce qui doit lier les deux piliers du pylône principal. La pièce est arrivée avec des trous laissant apparaître l’armature de métal.

 

Plus de 2000 réparations à faire

En Espagne, Tecade est responsable de la fabrication des poutres-caissons qui soutiendront les voies de circulation près du pylône principal. Mais, elles arrivent au Québec avec d’importantes défectuosités. Notre Bureau d’enquête a comptabilisé plus de 2000 défauts réparés ou à réparer dans les documents qu’a obtenus TVA Nouvelles.

Voici les poutres les plus endommagées.
Photo TVA Nouvelles, Maxime Landry
Voici les poutres les plus endommagées.

 

Il ne veut pas manquer le bateau

Le patron du chantier du nouveau pont Champlain explique que la haute direction du projet décide parfois d’expédier au Québec des poutres-caissons espagnoles défectueuses en raison de contraintes de livraison par bateau.

«Les pièces arrivent sur un navire affrété sur une base mensuelle, dit Daniel Genest, directeur de la coordination au consortium Signature sur le Saint-Laurent. Donc, on a de l’espace sur le navire, on permet de charger la pièce, on reconnaît qu’il y a des problématiques, mais on les corrige sur le chantier.»

Le consortium responsable des travaux a produit des rapports comme celui-ci, qui expliquent les défauts dans les pièces du nouvel ouvrage.
Photo courtoisie
Le consortium responsable des travaux a produit des rapports comme celui-ci, qui expliquent les défauts dans les pièces du nouvel ouvrage.

Cet ancien ingénieur militaire se veut rassurant: les poutres affligées de défauts sont toutes réparées. «Quand la pièce va être installée, elle va répondre aux normes du projet.»

Pour l’instant, le consortium n’a pas envoyé de réclamation à Tecade, dit-il. «Nous autres, notre focus, c’est dans 365 jours, de livrer le pont Champlain. Les discussions de nature commerciale se font en parallèle.»

À Séville, Tecade n’a pas répondu aux questions détaillées de notre Bureau d’enquête, mais l’entreprise assure que ses pièces sont conformes.

«Parler de matériel défectueux provenant de Tecade serait totalement incorrect, dit une porte-parole de l’entreprise, Rebeca Ros. L’entreprise se soumet à des contrôles de qualité rigoureux.»