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Climat de travail: décaviardé, le rapport de l’UPAC est dévastateur

Le grand patron de l’Unité permanente anticorruption, Robert Lafrenière, a dit en octobre que depuis la rédaction du rapport, en 2016, des actions avaient été prises. Ci-contre, le rapport lourdement caviardé qui a été remis aux députés de l’Assemblée nationale.
Photo Pierre-Paul Poulin Le grand patron de l’Unité permanente anticorruption, Robert Lafrenière, a dit en octobre que depuis la rédaction du rapport, en 2016, des actions avaient été prises. Ci-contre, le rapport lourdement caviardé qui a été remis aux députés de l’Assemblée nationale.

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Tensions patrons-employés, problèmes de leadership et de communication, peur de représailles ; ça ne tournait vraiment pas rond à l’Unité permanente anticorruption, selon le fameux rapport sur le climat de travail que l’organisation refusait de rendre public.

Ce sont plus d’une quarantaine d’employés du service de vérification, dirigé jusqu’à la semaine dernière par le commissaire associé Marcel Forget, qui se sont confiés à la Direction des ressources humaines du ministère de la Sécurité publique (MSP).

« Plusieurs employés auraient de la difficulté à faire confiance à la direction », peut-on lire dans ce document rédigé en septembre 2016.

Jusqu’ici, seule une version entièrement caviardée du document avait été remise par l’Unité permanente anticorruption (UPAC) aux députés de l’Assemblée nationale. Notre Bureau d’enquête a toutefois réussi à consulter une version non censurée du document.

D’entrée de jeu, le document fait état de plusieurs départs au service de vérification et de « plusieurs analystes [qui] souhaitent quitter leur emploi prochainement ».

« On se faisait ridiculiser en public, dans les réunions », a d’ailleurs confié à notre Bureau d’enquête, lundi, un ex-membre de l’UPAC, sous le couvert de l’anonymat.

« On reçoit des petits messages dans les corridors qui te disent : ‘‘on va te casser...’’ Moi, je pensais que la ligne entre les fins et les pas fins était mince, mais quand je revenais au bureau, je me rendais compte que les pas fins étaient souvent parmi nous. »

Problèmes de leadership

Ce rapport a d’ailleurs été produit à la suite d’une hausse importante du nombre de départs d’employés du service de M. Forget.

Selon le document, le leadership de M. Forget est mis en cause. Certains employés avaient l’impression que le pouvoir du commissaire associé était confié en grande partie à la conseillère juridique de son service.

On reproche aussi à M. Forget des « changements d’orientations fréquents ». De plus, il n’y aurait pas assez de réunions de la direction et il en découlerait un manque de « priorisation ». Une absence de vision et d’objectifs est aussi déplorée.

Manque de connaissances

Plus étonnant encore pour un service de vérification qui s’assure de l’intégrité des entreprises, des employés se plaignent d’un manque de connaissances sur le monde des affaires et la comptabilité.

On lit aussi que la mauvaise communication et la collaboration déficiente entre les personnes travaillant sur un même dossier minent la qualité des vérifications et augmentent les délais.

Marcel Forget a été mis au fait des conclusions le 22 septembre 2016. Il a « démissionné » la semaine dernière, « afin de ne pas nuire à l’organisation », à la suite des révélations de notre Bureau d’enquête sur d’anciennes activités liées à la vente d’actions d’une entreprise controversée.

— Avec Alexandre Robillard

Lu dans le rapport

 « Le climat des réunions de direction ne serait pas bon. Il y aurait des tensions palpables entre individus. Il y aurait des échanges émotifs où certaines personnes auraient des gestes incivils [cris, larmes, regards sévères, poing sur la table]. »

« Les relations entre les chefs d’équipe ne seraient pas toujours faciles. »

« Le commissaire aurait tendance à consulter quelques personnes, souvent les mêmes, pour le soutenir dans la prise de décisions. »

« Certains éprouvent un malaise à la présentation des constats devant le commissaire et la conseillère juridique, par peur de représailles. »

« Certains analystes mentionnent qu’ils auraient besoin de connaissances relatives au monde des affaires, particulièrement dans le domaine des sciences comptables. »

Gardé secret malgré les demandes

Annabelle Blais, Bureau d’enquête

Le 4 mai 2017, le député de la Coalition avenir Québec André Spénard demande au commissaire Robert Lafrenière quel est le climat de travail à l’UPAC. « Moi, je le calcule comme étant très bon », répond M. Lafrenière. Mais il reconnaît qu’un rapport a été demandé par le commissaire associé aux vérifications de l’intégrité des entreprises.

Le 19 octobre 2017, le député péquiste Pascal Bérubé demande à M. Lafrenière de lui fournir le rapport sur le climat de travail au service de la vérification, mais aussi les notes d’une employée de la Sûreté du Québec (SQ), Karine Martel, concernant des plaintes sur le département des enquêtes de l’UPAC, qui relève du directeur des opérations, André Boulanger. L’UPAC remet le rapport sur le service de vérification, presque entièrement caviardé.

Le 31 octobre 2017, lors d’une conférence de presse, André Boulanger déclare : « Le climat est très bon. [...] je peux vous confirmer que présentement, ça va très bien au niveau du plancher. »

Le 25 novembre 2017, le Syndicat de la fonction publique du Québec, qui représente des employés du service de la vérification, qualifie de lamentable le climat de travail à l’UPAC.

Le 28 novembre 2017, le gouvernement libéral vote contre une motion des partis d’opposition pour que l’Assemblée exige de l’UPAC et de la SQ qu’elles rendent publics les deux documents sur le climat de travail.

Le 1er décembre 2017, le numéro 2 de l’UPAC, Marcel Forget, démissionne après que notre Bureau d’enquête eut révélé qu’il aurait fait la promotion d’actions d’une entreprise controversée alors qu’il travaillait à la SQ.