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Démocrates, républicains et inconduites sexuelles: le jour et la nuit

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AFP

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Al Franken, le sénateur démocrate du Minnesota, a annoncé qu’il entend quitter son siège suite aux allégations d’inconduites que six femmes ont faites contre lui et aux pressions de ses collègues démocrates. Pendant ce temps, Donald Trump reste à la Maison-Blanche et le Parti républicain appuie le candidat Roy Moore an Alabama. Le précurseur de l'humour politique aux États-Unis, Will Rogers, aurait eu le fin mot pour expliquer ce qui se passe.

Les cyniques aiment souvent dire que les deux grands partis américains, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Pourtant, dans la controverse qui entoure les récentes affaires d’allégations d’inconduites sexuelles, le contraste pourrait difficilement être plus net.

Deux démocrates sacrifiés

Deux démocrates visés par des allégations d’inconduites sexuelles viennent de tomber. Le premier était le doyen de la Chambre des représentants, John Conyers, du Michigan. Agé de 88 ans, il était la cible de nombreuses allégations de harcèlement sexuel de la part de ses adjointes et autres employées du Capitole, à qui il avait la réputation de faire des avances un peu trop insistantes et de s’exhiber en petite tenue. Sous la pression des membres de son parti, il a annoncé sa retraite mardi dernier.

Le cas d’Al Franken est plus délicat. Les premières allégations contre lui ont émergé il y a trois semaines et venaient d’une ancienne partenaire de tournée de l’ex-comédien. Elles étaient accompagnées d’une photo, alors il n’avait d’autre choix que d’admettre son tort. C’était une blague de bien mauvais goût. Franken a présenté ses excuses à son ex-collègue, qui les a acceptées. D’autres allégations de baisers volés et de mains baladeuses sont ensuite venues contre Franken, dont certaines ont été démenties par le principal intéressé. Bref, un comportement répréhensible et condamnable, mais rien de criminel.

Le cumul des plaintes dans le contexte du mouvement de dénonciation a pourtant amené certaines sénatrices démocrates à conclure qu’une l’enquête du comité d’éthique du Sénat ne suffirait pas. Franken devait partir. Les demandes de départ ont ensuite fait boule de neige et comme la majorité du caucus démocrate au Sénat lui suggérait de quitter, il n’avait plus le choix. Triste fin pour la carrière d’un sénateur dont le travail lui avait valu la confiance de ses électeurs et le respect de ses pairs.

Les républicains serrent les rangs

La situation est tout autre du côté républicain. Il y a bien eu une démission hier de la part d’un représentant de l’Arizona qui aurait demandé à des adjointes de lui servir de mère porteuse, mais ce dernier démissionne de son propre chef après avoir comparu au comité d’éthique, sans pression publique de son caucus. Les deux autres cas de républicains accusés d’inconduites sont bien plus révélateurs.

Le candidat à l’élection spéciale de mardi prochain pour le siège vacant de l’Alabama au Sénat a été visé par une douzaine d’allégations très sérieuses d’inconduites sexuelles contre des adolescentes de 14 à 17 ans alors qu’il était dans la trentaine, y compris des actes incontestablement criminels. Même si de ces allégations sont corroborés par de très nombreux témoignages indépendants et appuyées dans quelques cas par des éléments de preuve matérielle, Roy Moore nie tout et la grande majorité de ses supporters en Alabama croient qu’il s’agit d’un coup monté. Que font les républicains de Washington? Essentiellement, rien. Même si plusieurs sénateurs ont indiqué qu’ils respectaient le témoignage des victimes, la position officielle est qu’il faut laisser les électeurs de l’Alabama décider. La stratégie des républicains semble assez claire: on nie tout, on accuse les victimes de mentir et tout est oublié. Il y a donc de fortes chances que l’Alabama envoie Moore au Sénat. Et après? Même si des recours existent pour marginaliser ou écarter Moore, il est fort probable qu’il reste en place. Bref, comme l'illustre bien le caricaturiste Matt Davies, les deux partis ont des façons bien différentes de montrer la porte.

Après tout, il y a un précédent assez clair. En octobre 2016, un enregistrement audio et vidéo a fait surface où Donald Trump se vantait d’agressions sexuelles à répétition sur des femmes, suivi d’une flopée d’accusations d’inconduites par des femmes en chair et en os. Ces révélations faisaient suite à des anecdotes bien documentées où Trump se permettait d’accéder aux vestiaires des concours Miss Universe et Miss Teen Universe pour se rincer l’œil à volonté. Tout de suite après la vidéo, plusieurs républicains ont joué à la vierge offensée en signalant qu’ils ne s’associeraient jamais à un si abject personnage. Pourtant, quelques semaines plus tard, Trump était élu président et tous les républicains sans exception rentraient dans le rang.

Qu’est-il advenu des allégations contre Donald Trump, qui restent toujours aussi sérieuses et qu’il a lui-même avouées à micro ouvert?  Rien du tout. Du côté républicain, seule la victoire compte, quels que soient les compromis moraux qu’il faut faire pour l’atteindre. Et les donateurs du parti pourront bientôt se féliciter de la ténacité de leurs protégés en empochant les milliards que la réforme fiscale transférera des Américains à faible revenu (et surtout de leur descendance)  à leurs portefeuilles déjà bien garnis.

Le dernier mot à Will Rogers

Avant d’être politicien, Al Franken était un comédien et satiriste politique bien connu. Ça tombe bien, car la morale de cette histoire aurait fort bien pu être résumée par Will Rogers, un des précurseurs de la satire politique aux États-Unis. Celui-ci est surtout connu pour avoir dit : «Je ne suis pas membre d’un parti politique organisé, je suis un démocrate», mais il avait aussi fait cette savoureuse distinction entre les deux grands partis. «Les démocrates», disait-il, «sont comme des cannibales. Ils mangent des démocrates. Et les républicains? Les républicains sont exactement pareils... Ils mangent aussi des démocrates.»

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM