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La fascination du pouvoir

<i>Libre-échange</i></br>
Éric de Belleval</br>
Les Éditions Sémaphore 185 pages 2017
Photo courtoisie Libre-échange
Éric de Belleval
Les Éditions Sémaphore 185 pages 2017

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On entre avec précaution dans Libre-échange. Une affaire de style un peu trop empesé et de ton un peu trop détaché. Mais on est intrigué par l’homme qui nous parle – influent numéro deux dans un monde de puissants –, de quoi inciter à le suivre.

Le narrateur, Alan Schwartz, est en effet « administrateur en chef de Beta Gold, fleuron de notre ­industrie minière [...], première ­compagnie minière mondiale, première ­multinationale du pays ». Homme riche, son absence de tout souci matériel n’a d’équivalent que son absence de vie privée. Car son rôle, c’est de servir, d’être disponible en tout temps, ­partout sur la planète. Bref, d’être l’ombre du président. Quel qu’il soit.

Concurrence

Dès le début du roman, il y a changement à la présidence. Schwartz est maintenu dans ses fonctions, sauf que son nouveau patron arrive avec deux acolytes. L’indispensable numéro deux, et qui tient à le rester !

Se déploiera dès lors toute la complexité des jeux de coulisses, où se mêlent commandes ­politiques, ­corruption et stratégies pour ­détourner les enquêtes policières, et où la partie se gagne quand on est celui ou celle qui tire les ficelles. Pour y arriver, il faut être implacable, ne manifester aucune faiblesse, ne ­s’apitoyer sur personne, et surtout pas sur soi-même.

C’est ainsi, à mesure que l’on avance dans le récit, que le ton ­détaché, ­distant – voire précieux – du livre trouve toute sa justification. Il nous amène à être de plus en plus ­hypnotisés par la joute cruelle qui se déroule sous nos yeux, au 50e étage d’un immeuble du centre-ville de Toronto, comme dans l’avion ­privé qui promène le quatuor infernal entre le ­Canada et le Venezuela, où ­l’entreprise ­canadienne manœuvre pour obtenir les droits exclusifs sur l’exploitation des mines.

Multinationales

Quiconque s’est documenté sur l’attrait absolu du pouvoir chez certains ou sur les agissements des directions de multinationales, sera accroché par ce roman. Il donne chair aux reportages et aux travaux de chercheurs qui, de temps en temps, font voir la manipulation commerciale et politique à laquelle se livrent de très grandes entreprises, notamment dans le domaine des ressources naturelles.

Cette manipulation a son pendant interne, les nombreuses guerres au sommet. Nulle amitié entre collègues, car chacun a son intérêt personnel à préserver. Et personne ne s’en plaint ; dans ces hautes sphères, l’émotivité est une bassesse qu’il serait fou de revendiquer !

On ne sera pas surpris d’apprendre que l’auteur, Éric de Belleval, a lui-même été à la tête d’entreprises et qu’il a déjà dirigé la fondation de l’imposant groupe pétrolier français Elf. L’univers des compagnies qui sont, en partie, liées au monde ­politique partout dans le monde et qui, ainsi, en arrivent à imposer leur loi, ne lui est donc pas étranger.

Ceci redouble l’intérêt pour son ­roman et en accentue l’inconfortable fascination qu’il exerce sur nous, simple lectorat que tous ces gens accros au pouvoir ignorent superbement.