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L’Alabama a un gros poids sur les épaules

GOP Senate Candidate Judge Roy Moore Holds Rally On Eve Of Election
AFP

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Aujourd’hui, toute l’attention est tournée vers l’Alabama, où une élection partielle pour un siège vacant au Sénat donnera un signal déterminant de la direction que prendra la politique américaine jusqu’à la cruciale élection de mi-mandat de novembre 2018.

Les plus perspicaces auront reconnu dans le titre de ce billet les paroles de la chanson de Neil Young : «Alabama / You’ve got the weight on your shoulders / That’s breaking your back. / Your Cadillac / has got a wheel in the ditch / And a wheel on the track». Aujourd'hui, l'Alabama a bel et bien une roue dans le fossé et une sur la route.

Le choix des électeurs de cet État du «Deep South» est clair. Le candidat républicain Roy Moore est un ex-juge destitué deux fois de ses fonctions pour son refus d’accepter les limites fixées par la constitution à l'utilisation de son poste de juge pour faire prévaloir ses valeurs religieuses antédiluviennes. Plus trumpiste que Trump lui-même, il est controversé au point où l’establishment du Parti républicain avait réussi à convaincre Donald Trump d’appuyer officiellement son adversaire Luther Strange à l’élection primaire. Moore l’a quand même facilement emporté, mais Trump a rapidement endossé ce candidat qui avait la bénédiction et l’appui actif de son ancien bras droit Steve Bannon (voir ici). Malgré son lourd passé de déclarations et d’actions teintées de racisme, de chauvinisme, d’homophobisme et autres tares de la droite fêlée, Moore voguait vers une élection quasi assurée jusqu’au début de novembre. Depuis un mois, Moore est la cible d’allégations sérieuses d’inconduites sexuelles sur des mineures alors qu’il était dans la trentaine et occupait un poste judiciaire important. Malgré l’accumulation de témoignages et d’éléments potentiels de preuve matérielle, Moore nie en bloc ces allégations. Même si plusieurs républicains ont pris leurs distances de ce candidat devenu toxique, Donald Trump a joué le tout pour le tout en tenant un rallye en appui à Moore dans l’État voisin de la Floride et en diffusant de nombreux messages d’appui au candidat de son parti.

Lutte serrée et sondages inscrutables

Même si l’Alabama n’a pas élu de démocrate pour l’ensemble de l’État depuis belle lurette, Moore a un adversaire de taille en la personne de Doug Jones, un procureur qui a déjà réussi à faire condamner les auteurs d’un crime haineux après vingt ans d’insuccès. Moore s’est fait très rare sur les chemins de la campagne depuis quelques jours et l’essentiel de sa campagne consiste à convaincre ses partisans que ce serait un péché et un crime de lèse-Trump de voter pour un démocrate. Il faut dire que la répulsion qu’ont inspirée les allégations contre Moore a amené plusieurs républicains à renoncer à l’appuyer. Le plus en vue est le sénateur sénior de l’Alabama, Richard Shelby.

Des sommes considérables ont convergé vers l’Alabama pour appuyer les deux candidats. La campagne du démocrate Jones met l’accent sur ses qualités personnelles et ne se gêne pas pour faire des allusions aux accusations qui pèsent contre Moore, comme en fait foi cette publicité :

Les sondages sur la course en Alabama sont impossibles à déchiffrer. Certains donnent une avance confortable à Moore, d’autres à Jones, et d’autres encore concluent à l’égalité virtuelle. Selon les observateurs sur le terrain, la tendance des derniers jours semble être en faveur d'une victoire du démocrate Jones, mais il reste bien des impondérables. Bref, il y aura du suspense à la fermeture des bureaux de scrutin et le résultat dépendra avant tout de la capacité des partis à faire sortir le vote, habituellement faible lors d’élections partielles.

Une élection cruciale

Avec une majorité de deux votes au Sénat, Donald Trump ne peut pas vraiment se permettre de perdre un siège. Pour Trump, il s’agit avant tout d’enregistrer une victoire après une année difficile pendant laquelle il n’a pas pu faire avancer des éléments majeurs de son programme et son taux d’approbation a oscillé autour des 37% (selon la tendance des sondages Gallup) malgré une économie vigoureuse qui aurait donné des ailes à n'importe quel autre président. Comme il l’explique lui-même dans cette publicité téléphonique pour Moore, Trump peut difficilement encaisser une réduction de sa majorité au Sénat s’il souhaite faire avancer son programme, y compris les baisses d’impôts pour les plus fortunés et les entreprises actuellement en marche au Congrès.

Évidemment, le résultat de l’Alabama aura un impact majeur sur les élections de mi-mandat de 2018. Si Moore l’emporte, il sera un fardeau sur les épaules des républicains et les démocrates n’hésiteront pas à associer leurs adversaires à ce personnage toxique. Par contre, sa victoire signifiera aussi que l’emprise de Trump sur la droite fêlée qui constitue le noyau dur des appuis républicains est trop forte pour être défiée. Les républicains modérés seront donc pris entre l’arbre et l’écorce. S’ils s’attèlent au duo Trump-Moore, ils risquent de perdre des appuis chez les électeurs outrés par le personnage; s’ils renient leur nouveau collègue, ils risquent de se faire renverser par les trumpistes lors des primaires. Par contre, si Moore perd, la tentation sera forte en 2018 de se dissocier d’un Trump en perte de vitesse, ce qui risque aussi d’entraîner des dissensions dans le parti.

Les conséquences pour Trump

Quel que soit le résultat de cette élection, elle aura contribué à renforcer le mouvement de dénonciation contre les inconduites sexuelles et à raviver les attaques directes contre Donald Trump sur ce front. Même si le président et son entourage continuent de nier les nombreuses allégations d’agressions sexuelles dont il est l’objet et même s’ils continuent de proclamer que les électeurs ont fermé ce dossier en novembre 2016, la présence de Roy Moore à Washington ne pourra faire autrement que de conserver à cet enjeu une place d’honneur sur la scène politique nationale. Par contre, une défaite de Moore, qui ne pourrait venir que grâce à l’appui de républicains dégoûtés, donnera le signal aux démocrates qu’il s’agit d’un enjeu porteur qu’ils pourront continuer à exploiter contre Donald Trump et les républicains.

Bref, l’Alabama a vraiment un gros fardeau sur les épaules aujourd’hui. Elle a une roue dans le fossé et l’autre sur la route. On saura ce soir dans quelle direction elle tournera.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM