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Comment François Bonnardel a découvert qu’il avait une demi-sœur... à 42 ans

GEN-PORTRAIT POUR ENTREVUE AVEC FRAN�OIS BONNARDEL ET SA SOEUR
Photo Agence QMI, Dario Ayala

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Le 23 février 2009, la vie du député de la CAQ François Bonnardel a changé du tout au tout. À 42 ans, alors qu’il avait toujours cru que sa famille était constituée de sa mère, son père et son frère, il a appris qu’il avait une demi-sœur, de 10 ans sa cadette, dont personne parmi ses proches n’avait jamais entendu parler.

Alors qu’il était plutôt seul au monde (sa mère est atteinte d’Alzheimer, son père est décédé en 1999 dans un accident de voiture et son frère est mort en 1994, lui aussi dans un accident de la route), voilà que François Bonnardel découvrait qu’il avait une proche, une sœur, qui fait aujourd’hui partie de sa vie comme si elle avait toujours été là !

J’ai rencontré François Bonnardel au restaurant Ophélia à Québec, un lieu fréquenté par de nombreux politiciens et journalistes, mais nous avons choisi une table discrète pour qu’il me raconte le « scénario de film » qu’il a vécu il y a huit ans. En effet, à l’Assemblée nationale, personne ne connaît l’histoire que je m’apprête à vous raconter.

Le 8 décembre 2008, François Bonnardel, alors avec l’ADQ, est réélu député de Shefford par une mince majorité de 70 voix.

Sur cette photo qui date de 1997, on retrouve le petit Niko, 3ans, François Bonnardel, 30 ans, et son père, 59 ans.
Photo courtoisie
Sur cette photo qui date de 1997, on retrouve le petit Niko, 3ans, François Bonnardel, 30 ans, et son père, 59 ans.

Un courriel intrigant

En février 2009, il reçoit un courriel intrigant, signé Lysange Gervais : « Félicitations pour votre élection. Est-ce que vous connaissez Jean Bonnardel ? » Bien sûr qu’il le connaît. Jean, c’est le prénom de son père !

Jean Bonnardel, un marchand forain français, a immigré au Québec dans les années 60.

Il y a rencontré Yolande Tremblay, esthéticienne, une fille du lac Saint-Jean, avec qui il a eu deux enfants : François, né en 1967 et Christian, né en 1970. En 1972, Jean se sépare de Yolande, quitte la maison pour ne jamais y revenir, et repart dans son pays d’origine, dans le sud de la France, à Marseille.

À partir de ses cinq ans, François n’a revu son père que de façon sporadique, une relation père-fils à distance, faite de hauts et de bas, de chicanes et de réconciliations.

Alors quand il voit le nom de son père mentionné dans le courriel de cette inconnue, il est intrigué.

À peine 10 jours plus tard, le député reçoit une deuxième missive.

Lysange Gervais y raconte dans le détail la chronologie de la vie de la mère de François. Et elle conclut en écrivant : « Si vous vous reconnaissez dans ce récit, je suis peut-être votre sœur. »

Complètement ébranlé par ces quelques mots, François Bonnardel appelle aussitôt cette Lysange, qui vit et travaille à Montréal, dont il n’a jamais entendu parler.

Elle décroche. « Bonjour, je suis François Bonnardel ». S’en suit un très, très long silence. « Vous êtes là ? Je suis François Bonnardel. » Le député comprend qu’à l’autre bout du fil, c’est un choc. « Il faut que je vous voie au plus vite. Rencontrons-nous demain ».

« La vie de ma mère, je la connaissais, mais pas dans les détails. Comme ma mère avait déjà l’Alzheimer à l’époque, je ne pouvais pas vérifier si les informations contenues dans le courriel étaient véridiques. J’ai appelé ma tante Nicole pour valider les infos. Tout était factuellement vrai. »

Quand il a demandé à sa tante Nicole s’il se pouvait qu’il ait une sœur, sa tante a fouillé dans sa mémoire. Jean Bonnardel était bien revenu au Québec à l’été 1979, sept ans après le divorce, pour un court séjour, et il avait été hébergé chez une dame, à Montréal. Mais s’appelait-elle Gervais ? Tante Nicole n’en a aucune idée.

François Bonnardel est ébranlé, c’est le moins qu’on puisse dire. Cette nuit-là, il n’a pas fermé l’œil. « Tu ne dors pas. Tu te fais tous les films dans ta tête. Est-ce que cette inconnue dit la vérité ? À quoi va-t-elle ressembler ? »

La première rencontre

Le jour J, François se pointe au rendez-vous fixé par Lysange, à Brossard. Devant le restaurant, il voit sortir d’une auto une jeune femme qui offre une ressemblance frappante avec son propre père, Jean. « C’est le visage de Papa ! » se dit-il avec émotion.

En un éclair, il comprend que cette inconnue est, hors de tout doute, sa demi-sœur. « Si on mettait l’une à côté de l’autre une photo de mon père, une photo de Lysange et une photo de moi, c’est moi qu’on sortirait ! » me raconte le député en riant. « Je ne ressemble pas du tout à mon père alors qu’elle, c’était son portrait tout craché ! »

Quand Lysange est devant lui, François n’y va pas par quatre chemins : « On n’aura jamais besoin de faire de test d’ADN. Tu ressembles tellement à papa... Tu seras ma sœur jusqu’à la fin de mes jours. » Ils pleurent ensemble.

Quand François raconte la mort de son frère Christian, c’est un choc pour Lysange qui ne sait pas que son demi-frère (qu’elle n’a jamais connu) est décédé. Mais rien ne la prépare à apprendre ce qui suit. « J’oscillais toujours entre “mon père” et “papa” quand je lui parlais. Mais quand je lui ai dit que “papa” était mort en 1999 dans un accident de voiture, qu’il avait frappé un pylône en France à un poste de péage, elle n’en savait rien. Elle pleurait tellement... »

Imaginez la détresse de Lysange : alors qu’elle vient de retrouver un membre de sa famille qu’elle cherche depuis des années, elle apprend du même coup que son père et son autre demi-frère sont morts. Au moment même où elle gagne un proche, elle en perd deux.

C’est à son tour de raconter sa vie à François. La mère de Lysange est bien cette femme qui a accueilli chez elle Jean Bonnardel lors d’un très court séjour pendant l’été 1979. Lysange est née ... en février 1980.

Pendant des années, sa mère a envoyé des lettres à Jean Bonnardel à Marseille. Mais comme il n’a pas répondu, nul ne sait s’il était conscient que lors de son bref passage au Québec il avait fait une enfant.

« Quand mon père est mort, je suis allé vider son appartement à Marseille, se remémore François Bonnardel. Mon père conservait tout, des ordonnances de médicaments, des lettres administratives, il y avait des tonnes de courrier. Mais je n’ai rien trouvé qui parlait d’une femme qu’il aurait connue à Montréal en 1979 ou d’un enfant qu’il aurait eu. Sinon, j’aurais tout fait pour essayer de la retrouver. »

La mère de Lysange, elle, savait que Jean Bonnardel avait une ex-conjointe et deux enfants, car il en avait parlé abondamment lors de leur brève liaison en 1979. Mais elle n’avait jamais réussi à retrouver leurs traces.

Le soir des élections de 2008, le hasard a voulu que le premier nom d’un candidat élu à apparaître à l’écran soit celui de François Bonnardel. Elle a aussitôt appelé sa fille Lysange : « C’est peut-être lui, ton demi-frère. Contacte-le. »

Lysange a attendu jusqu’en février avant d’écrire à François ce courriel qui allait changer leurs deux vies. Quand il lui a demandé pourquoi elle avait tant attendu avant de l’appeler, Lysange lui a répondu : « Je me suis demandé si tu allais m’accepter dans ta vie. »

La suite des choses

Quelques jours après leur première rencontre au restaurant, François et Lysange se revoient. Il a apporté des albums de photos de famille. Et quand il sort une photo de son père, Lysange craque : c’est la première fois qu’elle voit à quoi ressemble cet homme, Jean Bonnardel, dont elle sait qu’il est son père, mais qu’elle n’a jamais connu, qu’elle n’a jamais vu. C’est la première fois qu’elle voit une photo de son demi-frère Christian. La première fois qu’elle voit à quoi ressemblaient son grand-père et sa grand-mère du côté paternel.

Sachant que son père vivait à Marseille, Lysange avait bien tenté, à l’âge adulte, de le retrouver. Mais dans cette ville du sud de la France, retrouver son papa quand on n’a que des bribes d’information sur lui, et même pas une photo, c’est comme retrouver une aiguille dans une botte de foin.

Le 23 février 2009 a fait basculer la vie de François Bonnardel.

« Depuis cette heure-là, Lysange fait partie de ma vie. Maintenant, on se voit plusieurs fois par année : elle a rencontré mon fils, elle a fêté mes 50 ans avec moi et on se voit aux Fêtes. »

C’est fou : alors que Lysange a grandi en pensant à François, lui a grandi sans même savoir qu’elle existait...

Quand il me raconte cette histoire digne d’un scénario de film, ce n’est pas le député fonceur à l’Assemblée nationale qui parle, mais l’être humain, le citoyen, profondément chamboulé par ce qu’il qualifie encore, huit ans plus tard, de « choc émotionnel ».