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Les livres marquants de 2017

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Je m’étais livré à un tel exercice il y a un an, et je répète aujourd’hui la formule tellement la lecture d’essais et de recherches historiques est essentielle pour se faire une tête sur le monde dans lequel nous vivons. Je présente ici quelques livres qui m’ont particulièrement marqué cette année. Certains d’entre eux ont déjà été l’objet de textes sur mon blogue. Le cas échéant, vous n’avez qu’à cliquer sur le titre en gras pour y aller.

Si j’ai piqué votre curiosité, je vous invite très fortement à vous procurer les ouvrages dans une librairie indépendante plutôt que dans un magasin de grande surface ou chez un distributeur en ligne à la Amazon.

Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, éditions du Seuil.

Qualifier cet ouvrage de livre de l’année est un euphémisme. Nous avons affaire ici à un véritable livre-événement. Le pari de Todd est ambitieux, celui de revisiter l’histoire de l’humanité pour en saisir les continuités et les ruptures, surtout au niveau des structures familiales. Fidèle à son habitude, Todd travaille avec une efficacité redoutable. Une œuvre essentielle pour comprendre le monde actuel. Je suis convaincu que le contenu de Où en sommes-nous ? sera étudié pendant de nombreuses années.

Jean-Claude Michéa, Notre ennemi, le capital, Flammarion.

Les thèmes du dernier ouvrage de Jean-Claude Michéa ne sont pas nouveaux, pas plus que la structure du livre. Les livres de Michéa ont souvent pour prémisse de base des entretiens accordés à divers médias écrits auxquels sont ajoutés de nombreux scolies, permettant de développer sur certains points. Notre ennemi, le capital n’y fait pas exception. Si la thèse de Michéa n’est pas inusitée pour quiconque connaît son œuvre, son regard sur le capitalisme n’en est pas moins des plus lucides, étant l’un des rares à pointer du doigt l’idéologie du progrès comme moteur d’un système qui érige la croissance infinie dans un monde fini, mis à mal par la crise sociale et écologique. Un livre d’une grande justesse philosophique.

Alain Deneault, De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit, Écosociété.

Alain Deneault propose une étude de cas avec Total. Cette multinationale est présente dans plus de 130 pays, utilisés comme de simples bases à investissement, disposés à subir les actes méprisables des dirigeants de l’entreprise. Les révélations sont foudroyantes. On y apprend toutes les bassesses que Total a été prête à entreprendre pour augmenter sans vergogne ses profits. Plusieurs sont purement et simplement étonnantes, dignes d’un film hollywoodien (mais en plus intelligent...). C’est avec beaucoup moins de surprises qu’on apprendra cependant que Total se livre aussi à ces actes ordinaires que sont la pollution des territoires et la délocalisation quand la logique mercantile l’exige. Une lecture, par moment surréaliste, qui nous fait réaliser à quel point la démocratie a été confisquée par les grandes corporations.

Jean-Claude Ravet (dir.), Relations. Plus de 75 ans d’analyse sociale et engagée, Lux.

La revue Relations, fondée en 1941, est une véritable force d’intervention dans le débat public. Au fil du temps, d’importants penseurs québécois sont passés par ses pages. Pour son 75ème anniversaire, le directeur de la revue, Jean-Claude Ravet, propose cette anthologie de textes regroupés autour des grands débats qui ont agité l’histoire du Québec. Ceux-ci bénéficient également de présentations de qualité. Un document historique immanquable.

Bernard Bourdin et Jacques Sapir (avec Bertrand Renouvin), Souveraineté, Nation, Religion. Dilemme ou réconciliation ?, éditions du Cerf.

L’économiste Jacques Sapir a publié l’an dernier un passionnant livre sur les origines de la souveraineté et la nécessaire laïcité devant l’accompagner. Le théologien et historien des idées Bernard Bourdin avait alors eu l’occasion d’échanger avec Sapir sur ses multiples désaccords avec lui, mais aussi sur les points qui unissent les deux hommes. Ce petit ouvrage reconstitue les discussions entre Sapir et Bourdin, offrant des clés sur les grands penseurs de la souveraineté contemporaine et sur l’impact du fait religieux.

Rosa Luxemburg, La Révolution russe, éditions de l’Aube.

En ce centenaire de la Révolution russe, la réédition des notes de Rosa Luxembourg sur la question ne manque pas d’appoint. Luxemburg est une célèbre militante allemande ayant été emprisonnée pour son opposition à la participation de son pays à la Première Guerre mondiale, puis assassinée en 1919 à Berlin. Ses réflexions sur la Révolution russe ont été rédigées alors qu’elle était en prison. Inachevées, elles ont été publiées après sa mort. Son analyse est certes de qualité, mais le petit ouvrage doit surtout être lu comme un témoignage d’époque, de même que comme une bonne introduction à l’éclatante pensée de Rosa Luxemburg.

Éric Martin, Un pays en commun. Socialisme et indépendance au Québec, Écosociété.

L’essai d’Éric Martin a été publié peu avant la « fusion » entre Québec solidaire et Option nationale. Le professeur au Cégep Édouard-Montpetit fait partie d’une gauche qu’on n’entend pas assez, laquelle croit en la nation québécoise et en sa libération. Ce nationalisme est tout sauf anecdotique, car l’auteur estime –à juste titre- qu’un véritable projet de solidarité sociale est impossible sans, justement, une société où règne un sentiment commun. La thèse de l’auteur se résume comme suit : pas d’indépendance sans socialisme, et pas de socialisme sans indépendance. Que l’on soit d’accord ou non avec les deux énoncés, la principale qualité de l’essai est pédagogique : l’auteur revisite avec brio l’histoire et les orientations politiques d’un courant oublié du passé québécois.

Jonathan Durand-Folco, À nous la ville ! Traité de municipalisme, Écosociété.

Jonathan Durand-Folco est un jeune professeur à l’Université St-Paul, à Ottawa, et l’une des étoiles montantes de la vie intellectuelle québécoise. Son premier livre, À nous la ville !, introduit le municipalisme dans le débat québécois. Pour l’essayiste, la ville est le lieu d’ancrage par excellence du système capitaliste, et c’est pourquoi il faudrait que les peuples se les approprient et en fassent la base d’une nouvelle vie commune. Une contribution assurément intéressante.

Rodolphe Cristin, Manuel de l’anti-tourisme, Écosociété.

Il s’agit d’un petit livre très intéressant, replaçant le tourisme comme phénomène intimement lié au système économique. Le tourisme est la première industrie mondiale tout en n’étant pratiqué que par 3,5 pourcent de la population. Le tourisme –qui n’est pas à confondre avec le fait de voyager ou de prendre des vacances- est une pratique inhérente au besoin perpétuel de consommer, laissant croire qu’il s’agit d’une pause par rapport aux contraintes de notre existence quotidienne alors qu’il n’en est que la reproduction. Le tourisme a transformé en profondeur les sociétés, mobilisant 200 millions d'emplois pour 730 milliards de dollars de retombées. Pour qu’il fonctionne, il faut que les populations locales offrent des attraits croustillants, quitte à se couvrir elles-mêmes de ridicule. Tout devient pré-aménagé dans le but de recevoir de riches étrangers prêts à dépenser. Peut-on vraiment estimer avoir visité un pays et être entré en contact avec sa culture quand nous n’en avons vu que la représentation officielle voulue par l’industrie ?

Mathieu Bock-Côté, Le nouveau régime, Boréal.

La sortie du plus récent livre de Mathieu Bock-Côté a été marquée par un événement déplorable, celui de l’entartage de son auteur dans une librairie de Québec au début de l’hiver dernier. L’essayiste a alors été traité de « fasciste » par le pseudo-pâtissier. Or, en lisant le plus récent opus de MBC, on constate que rien ne pourrait être plus loin de la réalité. Ce n’est cependant pas une lecture réjouissante : le sociologue dépeint une société qui, à force de détruire ses propres bases, en finit par perdre ses propres repères. Une société qui, au final, n’en est plus une à force de ne prôner que la prétendue émancipation des individus face au monde commun. Un vibrant plaidoyer en faveur de l’enracinement.

René Lévesque, Chroniques politiques. Tome 2 – 1970-1971, Hurtubise.

Alors qu’il était chef du Parti québécois, René Lévesque tenait une chronique dans Le Journal de Montréal. Les historiens Éric Bédard et Xavier Gélinas ont rassemblé, dans le cadre de ce second tome, les textes rédigés par le fondateur du PQ en 1970 et en 1971. On revisite ainsi cette époque charnière à travers la remarquable plume d’un de ses principaux –et de ses plus légendaires- acteurs.

Jean-Charles Panneton, Le gouvernement Lévesque. Tome 2. Du temps des réformes au référendum de 1980, Septentrion.

Il existe beaucoup d’ouvrages de très haute qualité qui ont su documenter la dynamique interne au -très mouvementé- gouvernement de  René Lévesque. On pensera ici à la biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne, à celle de René Lévesque par Pierre Godin, ainsi qu’aux mémoires de Jean Garon. L’historien Jean-Charles Panneton utilise ici des archives originales et a réalisé une quantité impressionnante d’entretiens avec des acteurs de l’époque. Un livre de référence.

Normand Baillargeon (dir.), La santé malade de l’austérité. Sauver le système public... et des vies !, M Éditeur.

Quiconque suit moindrement le débat politique québécois a déjà entendu que le système de santé allait mal. Thème récurrent d’une élection à l’autre, on a l’impression que les gouvernements ne font qu’engloutir des sommes faramineuses dans les hôpitaux et que rien en change. À l’ère de l’austérité, un certain « virage client » est en cours, consistant à vouloir traiter les services essentiels comme des entreprises. Le collectif dirigé par Normand Baillargeon donne la parole à des intervenants agissant au sein même du réseau. Une lecture percutante, qui nous fait réaliser à quel point notre système public universel de santé est menacé.

Michel Sarra-Bournet et Gilles Laporte (dir.), L’autre 150e. L’Histoire derrière l’anniversaire, Québec Amérique.

2017 a été l’année du 150ème anniversaire du Canada comme construction politique d’un océan à l’autre. Pour faire contrepoids à la propagande canadienne, le présent livre couvre les événements délibérément oubliés par la version officielle. Les textes sont courts et se lisent par conséquent rapidement. Un guide utile et très efficace.

Denis Monière, Mémoires d’un enfant de la Révolution tranquille, L’Action nationale Éditeur.

Denis Monière a récemment fait parler de lui comme meneur des adversaires, au sein d’Option nationale, à la fusion de ce parti avec Québec solidaire. En lisant ses mémoires, on perçoit que cette prise de position est tout sauf anecdotique. Monière fait partie de ces intellectuels résolument indépendantistes, pour qui la question nationale ne saurait être traitée comme un enjeu anecdotique. Son plus récent opus est semblable aux Années de ferveur d’Éric Bédard, constituant un témoignage d’une période majeure de notre histoire. Or, dans le contexte où la Révolution tranquille est tout particulièrement débattue et remise en question par les penseurs contemporains, ce type de document –produit par ceux qui ont véritablement pu la vivre- est tout indiqué.

Charles-Philippe Courtois, Lionel Groulx, Le penseur le plus influent de l’histoire du Québec, Les éditions de l’Homme.

Il était aberrant qu’un personnage aussi important, pour l’histoire du Québec, que Lionel Groulx n’ait jamais eu droit à une grande biographie. L’historien Charles-Philippe Courtois vient de remédier à la situation. Costaude mais rédigée dans un style accessible, la brique de Courtois dépasse la seule reconstitution de la vie du chanoine et nous permet d’en savoir plus sur un pan majeur de notre passé récent. À lire absolument.

Robert Blondin, Gilles Duceppe, bleu de cœur et de regard, Hurtubise.

Gilles Duceppe est un des personnages politiques les plus importants des vingt dernières années. S’il a publié son autobiographie en 2000 et un livre d’entretiens en 2010, il était temps qu’il puisse avoir droit à sa biographie non-autorisée. C’est ce que Robert Blondin a fait. Certes, la structure livresque est peu conventionnelle, ne suivant pas une lignée chronologique, et la biographie est très élogieuse à l’endroit de Duceppe. On perçoit aussi, dans le ton de l’ouvrage, une certaine amertume par rapport au fait que Duceppe n’a jamais pu devenir chef du Parti québécois. Mais l’impressionnant travail de recherche de l’auteur est digne de mention et Gilles Duceppe, une personnalité de grande envergure, le méritait bien. À classer aux côtés du livre sur l’histoire du Bloc québécois de Martine Tremblay.