/misc
Navigation

Chanter les louanges du grand leader

Chanter les louanges du grand leader
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Il y a quelque chose qui cloche chez les républicains aux États-Unis. Il est normal dans un environnement très partisan de manifester un certain degré de loyauté et même de déférence à l’endroit de ceux qui occupent les postes de commande, mais quand la loyauté tourne à l’obséquiosité et que l'entourage d'un président américain nous offre des scènes dignes de la Corée du Nord de Kim Jong-un, il y a de quoi s’inquiéter.

On l’attendait depuis longtemps cette première victoire législative des républicains sous la gouverne de Donald Trump. Ils l’ont finalement eue, cette victoire, qui leur permet de repayer au centuple à leurs bailleurs de fonds et à leurs amis du «Un pourcent» les généreuses contributions à leur caisse électorale du GOP. Cette réforme n’est pas un accomplissement propre à Trump, car les républicains du Congrès auraient fort probablement concocté un plan fiscal semblable avec n’importe quel autre président républicain.

Pourtant, au moment de célébrer la victoire dans le jardin de la Maison-Blanche, tous les législateurs présents se sont pliés en quatre pour louanger le leadership de Donald Trump en des termes qui frisaient parfois la parodie. Prenons par exemple le discours du sénateur le plus expérimenté du caucus républicain, Orrin Hatch de l’Utah, qui réussit le tour de force de faire un éloge de Trump encore plus dithyrambique que les louanges que Trump s’offre à lui-même. Littéralement, Hatch met Trump au rang des Lincoln, Washington et Roosevelt, et même peut-être au-dessus. Si ce n’était que de lui, on commencerait tout de suite à sculpter son buste sur le mont Rushmore. Ça vaut la peine d’entendre son oraison.

Et Hatch n’était pas le seul. Par exemple, le président de la Chambre des représentants, Paul Ryan, a qualifié «d’exquis» le leadership de Trump («exquisite leadership»). Le lendemain, lors d’une rencontre du cabinet, le vice-président Mike Pence en remettait une couche, en livrant face à Trump une véritable déclaration d’amour. On sait que Donald Trump aime qu’on parle en bien de lui et qu’il s’attend à ce genre de loyauté illimitée de la part de ses subordonnés, mais faut-il beurrer si épais? On me dira que les démocrates appréciaient tout autant le leadership de Barack Obama, mais je n’arrive pas à tirer de ma mémoire un épisode où ils poussaient l’obséquiosité à ce point-là.

On se rappellera que lors de la première réunion complète du cabinet en juin dernier, les membres du cabinet ministériel de Trump s’étaient livrés à une surenchère embarrassante d’éloges à son endroit, dans une scène qu’on associerait normalement à une rencontre du cabinet nord-coréen de Kim Jong-un.

Ce qui est particulièrement difficile à comprendre est l’empressement de certains républicains qui ont eu des paroles sévères dans le passé à l’encontre du président à ravaler ces paroles et à marcher au pas derrière celui qui incarne maintenant le nouveau visage de leur parti. Par exemple, le sénateur Lindsey Graham a longtemps été un critique acerbe de Trump et un récipiendaire de plus que sa part des insultes du milliardaire. Pourtant, il se porte aujourd’hui à la défense du président. Ces deux extraits d’entrevues de Graham à quelques mois d’intervalle valent leur pesant d’or:

La même chose est arrivée au sénateur du Tennessee Bob Corker, qui s’interrogeait il y a quelques semaines à peine sur l’équilibre mental du président et qui rejoint maintenant les rangs de ses admirateurs. Le fait que Corker ait décidé de changerenerg son vote sur la réforme fiscale après que des ajouts de dernière minute aient été faits qui pourraient contribuer à l’enrichir substantiellement n’a sans doute rien à voir avec ce changement de ton. Certains analystes pensent aussi que Corker pourrait songer rejoindre le cabinet de Trump si ce dernier décide finalement de se débarrasser de son secrétaire d’État Rex Tillerson.

On peut spéculer sans fin sur les motivations individuelles derrière ce ralliement des républicains autour du leadership de Donald Trump, malgré le fait que celui-ci leur ait adressé dans le passé les plus viles insultes. Ont-ils peur que Trump leur déverse à nouveau son flot d’insultes? Craignent-ils que Trump ne mobilise le noyau dur de sa base électorale pour les déloger lors des élections primaires républicaines en 2018? Recherchent-ils des faveurs personnelles ou des nominations prestigieuses? Peut-être au contraire sont-ils tellement découragés de voir leur président croupir autour de 35% d'approbation dans les sondages qu'ils tentent avec l'énergie du désespoir de l'aider à se relever pour sauver leur propre peau en 2018? On ne peut pas vraiment le savoir avec certitude, mais ce qu’on peut constater dans ce genre d’épisode est une personnalisation à outrance du pouvoir qui n’augure rien de bon et qui justifie même de craindre un glissement vers l’autocratie.

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM