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Un portrait dévastateur de la présidence Trump

Michael Wolff's Book On Trump Administration Released Early Due To Demand
AFP

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Le livre Fire and Fury: Inside the Trump White House, de Michael Wolff, brosse un tableau peu flatteur du président et de son entourage. Cet exposé a déclenché la colère de Trump et donnera de quoi se rassasier à ses opposants mais il ne changera pas la donne politique en profondeur.

  • Michael Wolff, Fire and Fury: Inside the Trump White House, New York: Henry Holt & Co., 2018.

C’est le livre dont tout le monde parle depuis quelques jours et sa publication vendredi a provoqué une ruée sur les librairies et sur les sites de téléchargement. Comme tout le monde, j’ai parcouru l’ouvrage et il ne s’agit certes pas d’un classique du genre. L’auteur Michael Wolff a bénéficié d’un accès peu commun à la Maison-Blanche et a pu faire des entrevues avec les principaux protagonistes, mais on y trouve peu de révélations véritablement nouvelles. En bref, il présente un président fondamentalement incompétent entouré d’une équipe dépassée par les événements et minée par les conflits interpersonnels.

Depuis sa sortie, toutefois, le livre est critiqué pour le laxisme de l’auteur et de l'éditeur, qui ont laissé passer plusieurs erreurs de faits qui enlèvent à l’ouvrage une partie de la crédibilité qu’il aurait pu avoir. Ce n’est pas la première fois que Wolff reçoit de telles critiques. Ce journaliste spécialisé dans le potinage sur les célébrités du milieu des médias aurait l’habitude d’adapter les témoignages bien réels qu’il recueille à une trame narrative où la démarcation entre la réalité et la représentation qu’il s’en fait est parfois difficile à situer. Évidemment, Donald Trump n'a pas tardé à qualifier Wolff de «loser» et le livre aura peu de chance de percer la carapace de ses partisans. Il a par le fait même inventé un nouveau surnom pour son ancien bras droit Steve Bannon: 

Le règne de l’improvisation

Selon Wolff, Trump a été choqué et pris au dépourvu par sa victoire électorale. Personne ne s’y attendait et aucun préparatif n’avait été fait pour la transition. Il soutient que Trump n’avait même pas l’intention de devenir président, ce qui est peut-être exagéré, mais l’auteur a probablement raison de dire que Trump n’a jamais eu l’intention de faire les efforts nécessaires pour se préparer adéquatement à occuper les fonctions de président.

Le portrait que Wolff fait de Trump à partir des témoignages de son entourage est dévastateur, mais on en connaissait déjà les grandes lignes. Trump ignorait tout des institutions politiques et il n’a jamais démontré de volonté d’apprendre. Il ne lit jamais, il écoute peu ou pas ses interlocuteurs et il est incapable de fixer son attention au-delà de quelques minutes, voire quelques secondes. Pour ses collaborateurs, Trump est comme un bambin constamment à la recherche de gratifications instantanées (ça, ce n’est pas nouveau).

Par-dessus tout, Wolff trace le portrait d’un président improvisateur pour qui l’instinct prime sur la raison. Son électorat ne lui en tient pas rigueur, car la plupart de ses partisans inconditionnels sont eux-mêmes sceptiques face à l’expertise. Si l’instinct de Trump lui a permis de devenir immensément riche et de se faire élire président, on peut lui faire confiance, non? Peu importe, donc, s’il ne comprend pas les politiques gouvernementales et s’il se contredit constamment. Trump a une confiance inébranlable en lui-même et son noyau de partisans aussi.

La stratégie du chaos

Pour Wolff, le paradoxe de la présidence Trump est qu’elle est extrêmement idéologique tout en étant basée sur les aléas d’une personnalité imprévisible (p. 176). D’une part, elle représente un assaut contre les valeurs libérales et les institutions qui les incarnent, avec en tête le chantre de la droite «nationaliste» Steve Bannon et les ploutocrates qui tirent les ficelles des politiques républicaines. D’autre part, le leitmotiv de la Maison-Blanche est de satisfaire à tout moment les besoins de gratification personnelle de Donald Trump, peu importe la direction empruntée.

Le chaos est l’élément central de la stratégie tracée par l’ex-conseiller Bannon et cette atmosphère convient bien au tempérament de Trump, mais cette stratégie a engendré de nombreux conflits entre les personnalités qui entourent le président et Wolff prend un plaisir manifeste à rendre compte de ces rivalités. Par exemple, il rapporte un courriel du conseiller économique Gary Cohn, selon qui Jared Kushner est un bébé gâté (entitled baby), Steve Bannon un connard arrogant (arrogant prick) et Donald Trump n’est qu’un amalgame de traits de personnalité exécrables. Évidemment, Cohn croit être le seul dans la boîte à avoir la moindre idée de ce qu’il fait (p. 185).

Les rapports entre les femmes qui gravitent autour de Trump ne sont guère plus harmonieux: par exemple, Wolff affirme que la fille de Trump, Ivanka, et sa conseillère Kellyanne Conway se détestent avec passion.

Un impact limité

Manifestement, l’auteur a profité de la zizanie qui régnait dans la Maison-Blanche pour tirer des confidences aux intervenants qui voulaient casser du sucre sur le dos de leurs collègues. Le problème est que ces confidences n’étaient probablement pas, pour la plupart, désintéressées. L’auteur lui-même admet que s’il est confiant d’avoir rapporté fidèlement les propos de ses informateurs, il ne peut pas toujours en garantir la véracité.

L’image qui se dégage de la présidence Trump à la lecture de ce livre n’est pas très différente de celle qu’on connaissait déjà grâce aux innombrables fuites qui ont alimenté les médias depuis janvier, dont plusieurs, révèle Wolff, provenaient de Trump lui-même par le biais de ses «amis» milliardaires, avec qui il passe de longs moments presque chaque nuit au téléphone. Quant aux propos de Wolff sur la personnalité instable de Trump, ils n’étonneront pas ceux qui observent son comportement public depuis son entrée en politique.

Somme toute, ce pavé dans la mare de la politique américaine risque de ne pas beaucoup affecter l’opinion qu’on a déjà du personnage. Pour ceux qui percevaient déjà des problèmes profonds dans la présidence Trump, l’ouvrage de Wolff ne fera que confirmer ces perceptions. Par contre, les porte-parole, partisans et apologistes de Trump auront beau jeu de mettre en doute le message en tirant sur le messager, qui a peut-être un peu trop cherché à choquer pour arriver à vraiment convaincre.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM