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Des émotions vives

L’expédition au K2 est vue d’un œil différent parmi les familles des alpinistes

Les membres de la famille de Serge Dessureault, ses filles Frédérique et Catherine et sa conjointe Marie-Josée, ont des sentiments partagés quant à sa nouvelle mission.
Photo Martin Alarie Les membres de la famille de Serge Dessureault, ses filles Frédérique et Catherine et sa conjointe Marie-Josée, ont des sentiments partagés quant à sa nouvelle mission.

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Chaque alpiniste laisse derrière lui des êtres chers lorsqu’il part à l’aventure durant des semaines. Familles et amis vivent des moments inquiétants. C’est d’autant plus vrai quand il est question du K2, ce qui n’est pas une petite sortie dans le parc.

Tiraillées, la conjointe et les filles du chef de l’expédition québécoise, Serge Dessureault, éprouvent des sentiments partagés quant à cette nouvelle mission. Elles savaient bien que la « Montagne sauvage » n’avait pas disparu de sa mémoire à son retour en août 2016. C’était une question de temps avant qu’elles ne soient mises devant l’évidence.

Frédérique, l’aînée de 19 ans, l’a appris sur les réseaux sociaux. Elle regarde cette nouvelle aventure d’un œil différent de sa sœur de 17 ans, Catherine. Dans son for intérieur, l’inquiétude est présente. Elle veut rester forte.

Catherine voit plutôt son père comme un superhéros qui réussira. Elle préfère rester dans l’ignorance plutôt que de tout savoir sur la montagne. « Le moins on en sait, le moins on est inquiète », affirme-t-elle. Elle tentera d’occuper ses pensées par ses activités quotidiennes, l’été venu.

Marie-Josée, la conjointe de Serge depuis 1985, l’a vu se lancer dans d’innombrables aventures. Elle vit l’expérience différemment à chacun de ses départs. Cette fois, elle restera difficilement zen, consciente des dangers sur cette montagne. « On dira ce qu’on voudra, ce n’est pas n’importe quoi. C’est beaucoup d’émotions. Je vois les conséquences possibles, dit-elle la voix tremblotante. La première fois qu’il est parti, je n’étais pas contente du tout, mais en même temps, ce sont ses affaires. Je dois accepter. Je ne suis pas fâchée.

«J’ai un sentiment partagé, car je sais qu’il aime l’alpinisme et je veux qu’il réalise ses rêves, enchaîne la mère de famille. Mais parfois, je crois qu’il a le syndrome de Superman. Il rejette d’emblée les dangers. »

Pourquoi ?

Dans son esprit, elle ne saisit pas les motifs attirant son mari dans une aventure si périlleuse. « C’est difficile à comprendre. Nous formons une belle famille, la vie est belle, nous sommes en santé. Pourquoi prendre ce risque, se questionne-t-elle ? On ne se cachera pas qu’il y en a un. Il peut mourir ou revenir handicapé. »

À sa première expédition au K2, à l’été 2016, elle était prête à toute éventualité. La vie familiale devait par contre suivre son cours. C’est encore dans cet état d’esprit qu’elle traversera l’été 2018 avec ses filles. Elles ont des projets plein la tête à travers le brouhaha quotidien.

La mission n’est pas un sujet tabou dans la maisonnée de Saint-Bruno. Le paternel rentrera peu à peu dans sa bulle jusqu’au départ. Elles sont toutes derrière lui.

« Il faut garder l’atmosphère heureuse, précise Catherine, optimiste. Ce sera plus difficile pour lui, car il sera seul dans sa tête. Il aura tout le temps pour réfléchir à nous. »

« Il connaît nos pensées et sait que nous serons inquiètes, renchérit Frédérique. Je ne lui fais pas de grande déclaration, car ça signifierait qu’il pourrait ne pas revenir. »

Dans la solitude

La conjointe de Maurice Beauséjour redoute le jour du départ où elle retournera à la maison sans son mari. Un amer sentiment de déjà-vu qui réveille de douloureux souvenirs, alors que son Maurice avait gravi l’Everest avec Serge, en 2007. Elle craint la solitude bien qu’elle soit entourée par les enfants.

« Je sais où il s’en va. C’est inquiétant. Les secours n’arrivent pas aussi facilement que sur l’autoroute 40, prévient Jacqueline Demers avec sa sagesse de 63 ans.

« Je n’étais pas d’accord qu’il parte au K2, ajoute-t-elle. Il m’a convaincue qu’il en avait besoin. Je ne veux pas vivre avec un homme qui a la tête dans les nuages et rêve à un projet qu’il ne peut faire à cause de moi. Mais j’ai confiance, il part avec la promesse de rebrousser chemin si ça ne va pas comme il veut. »

Sophie Leclerc et Kim Iervella, de grandes amies de Nathalie Fortin, expriment leurs craintes tout en accordant confiance à la femme forte et expérimentée. « C’est certain que j’ai peur pour sa vie, mais je ne veux pas la lui transmettre. Il faut l’encourager, dit Sophie. Ce genre de mission reste toujours un mystère pour les proches. Nath sera entre les mains du destin et d’une bonne étoile. »

Les enfants de Benoit Lamoureux, Frédérick, Camille et Jacob, préfèrent quant à eux voir les bons côtés de cette expédition. Ils sont heureux de le voir relever le défi à nouveau. Ils voient déjà leur aventurier préféré revenir en héros.

 

Des moments angoissants

Parmi les moments les plus angoissants d’une expédition pour les familles, le fameux coup de fil annonçant la poussée sommitale vient certainement en tête de liste.

Selon les montagnes et les conditions, la durée de la randonnée vers le sommet varie. Sur le K2, cette périlleuse poussée s’amorce dans la nuit et se termine près de 14 heures plus tard.

La situation est différente pour les grimpeurs à partir du camp 4 de l’Everest.

Elle est cependant la même chez les membres de la famille. Une attente inquiétante et interminable.

Marie-Josée Normand et Jacqueline Delorme, les conjointes respectives de Serge Dessureault et Maurice Beauséjour l’ont vécue en mai 2007. Les alpinistes se trouvaient sur la face nord de l’Everest quand ils ont annoncé qu’ils s’engageaient dans la poussée vers le toit du monde.

« J’étais à ramasser à la petite cuillère quand il m’a appelée pour me dire qu’il partait, se souvient Marie-Josée, encore émotive en repensant à cette journée. C’est mon amie qui m’a ramassée.

Aucun contrôle

Ses filles Frédérique et Catherine étaient encore toutes jeunes. L’idée de perdre son conjoint dans les passages à haut risque vers la cime de l’Everest hantait son esprit. Un mois avant son départ, elle avait lu Tragédie à l’Everest, un récit de Jon Krakauer. Cette histoire relate la mort de huit alpinistes de l’expédition Mountain Madness en mai 1996, pris au cœur d’une tempête dans cette poussée.

« Ça n’avait pas aidé. On ne contrôle rien, surtout pas la nature. Je me suis dit que je ne voulais plus jamais revivre ça », dit-elle. Son Serge a pourtant escaladé d’autres montagnes depuis 10 ans.

« Aujourd’hui, c’est moins angoissant, car les filles sont autonomes, rapplique-t-elle, plus sereine. La dernière fois au K2, j’étais correcte. Je me disais que ça se pouvait qu’il ne revienne pas. Si c’était le cas, il périrait en faisant quelque chose qu’il aime.»

Comme Marie-Josée, Jacqueline a vécu dans l’inquiétude cette journée spéciale dans la vie de son amoureux. Elle a attendu de très longues heures avant de recevoir des nouvelles fraîches. « Recevoir un appel près du sommet de l’Everest, c’était très spécial, relate-t-elle. La vie continuait ici. Je devais partir travailler et à mon retour je n’avais toujours pas de nouvelles. J’avais appris à la télévision qu’ils avaient atteint le sommet.»

Ils étaient ainsi devenus les deux premiers Québécois à gravir l’Everest par le versant nord.

Si elle n’était pas mère de deux enfants, Marie-Josée serait tentée d’accompagner son conjoint dans ses aventures. Celles-ci leur ont néanmoins permis de faire le tour du monde.