/opinion/blogs/columnists
Navigation

Le verglas de tous les verglas

Le verglas de tous les verglas
Photo courtoisie

Coup d'oeil sur cet article

5 janvier 1998 – Montréal croulait sous un épais verglas. Dans «mon» vaste parc, devant chez-moi, les arbres courbaient lourdement l’échine sous le poids cruel de la glace.

Les nuits suivantes, dans le silence d’une rue soudainement sans électricité, un bruit de film d’horreur glaçait le sang à chaque fois qu’une branche s’écrasait bruyamment sur le sol.

Pendant plusieurs jours, je n’ai pas eu d’électricité.

Dans mon logement de l'époque, typique du Plateau Mont-Royal, le froid et l’humidité envahissaient rapidement les murs. J’ai eu froid comme jamais et j’ai eu peur.

Il me restait heureusement ma petite radio portative et à batteries.

C’est grâce à elle que j’ai pu suivre les conférences de presse conjointes du premier ministre Lucien Bouchard et du patron d’Hydro-Québec, André Caillé. Leur voix, leur leadership solide en temps de crise et leur calme, je l’avoue, m’enlevait mes pires craintes.

C’est fou tout de même à quel point une tempête de verglas peut vous ébranler la vie le temps qu’elle passe. Et elle est restée pendant plusieurs jours à Montréal! Et bien plus longtemps encore en périphérie.

***

Ce que j’en retiens le plus pour ma part?

Hormis pour la peur et les insomnies pendant les jours sans éclairage ni chauffage, je retiens surtout les amitiés et les solidarités.

Je ne comptais plus les appels d’amis qui, ayant eux-mêmes du courant, m’invitaient à me réfugier chez eux. «Viens-t-en ma belle Josée, ne reste pas chez-toi, ça n’a pas de bons sens», etc.

Comment oublier ma grande et toute jeune amie Sophie qui, malgré qu'elle souffrait elle-même d’un cancer qui l’emporterait quelques semaines plus tard à peine, m’avait aussi généreusement invitée à me réfugier chez-elle avec son mari et sa fille?

Or, je m’entêtais à rester chez-moi. Pourquoi?

Parce que j’avais des jeunes chatons que j’avais rescapés l’été d’avant et que je ne voulais pas les «imposer» chez quelqu’un d’autre.

Alors, eux, les doux minous, étaient au chaud dans d’épaisses couvertures, mais pas moi... C’est ça la vie!

Puis, en plein verglas, la mort a frappé, deux fois.

La première – la maman d’un ami très cher est décédée. Une très grande peine et le besoin d’être aux funérailles pour épauler mon ami.

Problème : les funérailles auraient lieu très loin de chez-moi. Je ne conduis pas et il n’y avait pas vraiment moyen de s’y rendre en transport en commun en plein verglas.

Pas moyen non plus de trouver un taxi pour aller aussi loin, toujours en plein verglas.

Solution : j’ai offert un «supplément» substantiel à tout chauffeur de taxi qui m’y amènerait. J’en ai trouvé un, heureusement.

Cette traversée d’une ville emmurée et glacée d’un bout à l’autre pour être témoin du voyage ultime d’une mère bien aimée fut une vision que je n’oublierai jamais. La vie, tout à coup, prenait des dimensions d’éternité.

Puis, la mort frappa une seconde fois. Une des chatons, après avoir avalé le fil complet du bord d’une de mes jupes, tomba rapidement et gravement malade.

Urgence chez le vet, chirurgie, etc. Ma belle n’a pas survécu. Le fil lui avait transpercé ses petits intestins et la chirurgie ne l’avait malheureusement pas sauvée.

Ceux et celles qui ont perdu un chien ou un chat savent très bien de quoi je parle.

***

Alors, voilà. Une tempête de verglas que je n’oublierai jamais.

Pour la peur, certes. Pour le froid et le son glacial des branches qui n’arrêtaient pas de tomber en pleine nuit.

Mais aussi et surtout pour la solidarité et les amitiés qui déplaceraient des montagnes en temps de crise. Et pour un vétérinaire qui, malgré la tempête, a fait tout ce qu’il pouvait pour sauver ma petite chatonne.

Depuis que le monde est monde, c’est dans les moments de crise, quel qu’ils soient, que la fibre véritable des gens se révèle. On voit parfois le pire, mais on voit aussi beaucoup du meilleur des gens.

En janvier 1998, des milliers de Québécois et de Québécoises ont vécu et survécu à la crise du verglas. Des milliers d’histoires de détermination, de courage, de patience, d’altruisme et de solidarité.

Le grand verglas, vous l’avez vécu comment?