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Présidente Oprah?

75th Annual Golden Globe Awards - Press Room
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Le discours percutant de l’animatrice et femme d’affaires Oprah Winfrey à la cérémonie des Golden Globes en a amené plusieurs à s’imaginer qu’elle pourrait être la candidate idéale pour détrôner Donald Trump en 2020. L’idée est peut-être séduisante, mais elle vient aussi avec de sérieux bémols.

Comme tout le monde, j’ai été impressionné par le discours d’Oprah Winfrey lors de la remise de son prix de carrière à la cérémonie des Golden Globes. Peu de gens auraient pu exprimer avec autant d’éloquence et de passion le ras-le-bol des femmes et des laissés-pour-compte trop longtemps réduits au silence dans une société où les jeux de pouvoir ont trop longtemps réduit les victimes au silence et où ceux qui abusent de leur pouvoir ont trop longtemps été tolérés ou même portés aux nues. À tous ces abuseurs, Winfrey envoie un message clair: «Your time is up»; votre temps est révolu.

Il n’y avait rien d’explicitement partisan dans ce discours, mais au-delà de la condamnation du producteur Harvey Weinstein, dont plusieurs des victimes étaient présentes dans la salle (et probablement aussi certains facilitateurs), on sentait bien qu’une des cibles privilégiées de ses propos était Donald Trump lui-même, qui est présentement l’objet de plus d’une quinzaine d’accusations d’inconduites sexuelles et qui s’est vanté de ses «exploits» à micro ouvert. La force de ce discours livré sans notes (et composé de phrases complètes) a été noté par tous et plusieurs n’ont pas hésité à en tirer la conclusion qu’elle serait la candidate idéale pour mener les démocrates à la victoire en 2020. 

 

Pourquoi pas Oprah?

Il y a quelques années, on aurait trouvé saugrenue l’idée qu’une vedette puisse aspirer à la présidence sur la base de sa notoriété, sa richesse et sa brillante capacité à soulever les foules et à gonfler les cotes d’écoute. C’était avant Donald Trump, bien sûr. Sur bien des éléments où Trump se démarquait à son entrée en politique, Oprah Winfrey le déclasse. Elle est non seulement plus célèbre, mais aussi plus riche et plus articulée. En outre, elle n’a hérité de rien et a bâti sa fortune elle-même. Surtout, si elle est connue de tous comme Trump, elle est appréciée par une majorité claire de ses concitoyens, alors que l’actuel président a toujours eu beaucoup plus de détracteurs que d’admirateurs. Bref, si Donald Trump peut être président, pourquoi pas Oprah?

Avant tout, la machine à détruire les réputations que constitue la politique partisane américaine à notre époque pourrait s’en donner à cœur joie à sortir des squelettes plus ou moins véridiques du placard de l’animatrice vedette, à commencer sans doute par sa longue et plutôt silencieuse association avec Harvey Weinstein ou avec Bill Cosby. Mais cela est vrai de n’importe quel candidat. À moins de recruter les candidats politiques chez les saints ou parmi les personnalités ternes qui n’ont jamais dépassé les lignes dans leurs cahiers à colorier, tous les candidats potentiels sont des cibles aux attaques personnelles et c’est d’autant plus vrai pour ceux et celles qui ont été dans la mire du public pendant des décennies. Ma préoccupation est tout autre et une candidature d’Oprah Winfrey m’apparaît problématique pour deux raisons.

Les néophytes au pouvoir?

Premièrement, s’il est une leçon qu’on peut retenir de la présidence de Donald Trump, surtout si on accorde ne serait-ce qu’un peu de foi à la description que fait Michael Wolff de son style de gouverne (voir mon compte rendu ici), c’est que les qualités qui permettent à quelqu’un de devenir immensément riche et célèbre ne sont pas nécessairement transférables à la pratique du pouvoir politique. La politique et la gestion d’un gouvernement sont des choses qui s’apprennent et ce n’est pas une coïncidence si tous les présidents avant Donald avaient cumulé des expériences de gestion publique à divers niveaux, soit dans l’administration publique ou dans l’appareil militaire.

Mettre un ou une néophyte de l’administration publique en charge d’une des plus grandes administrations publiques du monde vient avec une part de risque. Si ce néophyte démontre un excès de confiance en ses habiletés, comme il semble que ce soit le cas pour Trump, il peut y avoir dérive vers une gouverne aléatoire ou autoritaire. Si le néophyte s’en remet trop aux conseillers de l’ombre, la représentativité démocratique de son gouvernement peut être mise en cause, puisque ces mandarins ne sont ni élus ni imputables. Bref, il serait dommage que la leçon retenue de l’expérience Trump soit en fait une validation du mépris du service public qu’il affiche fièrement depuis son entrée en politique.

Une contribution mitigée à la culture populaire

L’autre aspect moins attirant de la personnalité publique d’Oprah Winfrey, à mon avis, est le rôle qu’elle a joué pendant les années qu’elle a passées à la barre de ses nombreuses émissions télévisées à influencer la culture américaine, pas toujours pour le mieux. En effet, il y a quelques semaines je rappelais comment la culture américaine a évolué au cours des dernières décennies en donnant de plus en plus de place à toutes sortes d’idées farfelues et en attribuant une autorité indue à des charlatans et à des colporteurs de mythes dénués de tout fondement rationnel ou scientifique. Dans son ouvrage Fantasyland (voir mon compte rendu ici), l’auteur Kurt Andersen nous rappelle que malgré son charme évident et l’histoire irrésistible de sa montée dans le firmament des stars, Oprah a vogué sur la vague d’une culture de plus en plus déconnectée de la réalité et contribué à entretenir le scepticisme envers la science et la véritable expertise.

Les émissions d’après-midi animées par Oprah, imitée par bien d’autres, ont donc élevé au rang de sommités médicales un médecin aux méthodes discutables comme le Dr Oz, ou des promoteurs de produits «miracles» aux propriétés douteuses, comme Suzanne Somers ou Gwyneth Paltrow. Pire, elle a donné une voix dénuée de toute contrepartie scientifiquement fondée à la cause de ceux qui condamnent la vaccination, en contribuant entre autres à propager le mythe selon lequel les vaccins causent l’autisme. Pour faire référence à une analogie bien de chez nous, si Oprah avait animé une émission du matin chez nous, elle aurait probablement eu le Doc Mailloux comme invité régulier et elle l'aurait aidé à propager impunément sa «science».

En somme, je ne doute nullement des grandes qualités personnelles de madame Winfrey, pas plus que de ses capacités à faire la transition pas évidente du rôle de star médiatique et de femme d’affaires prospère à celui de politicienne. Je la vois aussi très bien faire campagne avec un certain succès. Je ne sais pas non plus ce qui va advenir de cette vague de demandes pour un recrutement de la vedette la plus admirée de la gauche pour contrer la vedette la plus admirée de la droite. La politique est peut-être un métier trop sérieux pour qu’on le laisse entièrement aux politiciens, mais comme dans bien d’autres domaines, il y a du bon à faire ses classes avant d’accéder à la plus haute fonction.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM