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L’endurance à l’état pur

En grimpant à 7350 mètres d’altitude sur le K2 à l’hiver 1988, Jean-François Gagnon est le codétenteur du record de l’ascension hivernale

Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.
Photo Martin Alarie Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.

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Il y a 30 ans, Jean-François Gagnon plantait sa tente au pied du K2 au matin de Noël. Dans une tempête, il faisait sous les -30 o Celsius perdu au fin fond du Karakoram, dans le nord du Pakistan. Il fallait une motivation à toute épreuve, une volonté démesurée et un brin de folie dans cette première tentative hivernale.

Cet hiver-là, en 1987-1988, Gagnon partageait sa tente avec l’un des six autres Québécois qui avait osé se lancer dans l’aventure de Jacques Olek, un Canadien d’origine polonaise qui a toujours rêvé du K2, et Andrzej Zawada, une légende polonaise de l’alpinisme. Ils étaient 30 au camp de base à 5300 mètres.

Les Québécois s’étaient mêlés aux meilleurs grimpeurs de Pologne, reconnus comme les plus talentueux et endurcis au monde. Selon Gagnon, ils étaient des

« Volkswagen parmi des F1 ». Les Polonais étaient payés alors que les nôtres avaient mis la main dans leurs poches. Gagnon avait fait des sacrifices énormes, vendu des centaines de chandails aux couleurs de l’expédition et déposé 6000 $ de sa poche dans un budget d’environ 1,25 M$.

Aventure farfelue

Dans la quinzaine d’abris toilés sur « Kétu Street », une adresse détonnait du lot, celle de Gagnon et Jean-Pierre Danvoye. Celui-ci y avait écrit au feutre noir « Les joyeux tarlas ». Cette inscription résumait bien la pensée de l’auteur taquin qui se retrouvait dans cette folle aventure, au pied du second plus haut pic au monde culminant à 8611 mètres.

« C’était complètement farfelu de le tenter en hiver. Il fallait attacher toutes les tentes avec des cordes. Les forts vents faisaient rouler les barils d’essence. On pouvait être des jours sans sortir à cause des tempêtes et de la poudrerie », se remémore Danvoye, un aventurier dans l’âme et un éternel adolescent, aux yeux amusés de Jean-François.

Si la « montagne sauvage » représente un véritable défi en plein été par ses pentes acérées, ses dangers, son climat inhospitalier et les conditions climatiques hasardeuses, son haut degré de difficulté est décuplé en hiver. C’est une aventure extrême, celle marquant une vie.

Récit passionnant

Rencontré à Saint-Sauveur par une froide journée du temps des Fêtes, Gagnon s’est remémoré de fous souvenirs de ses péripéties de 1988. Le thermomètre affichait alors -25. Emmitouflé dans son manteau, l’homme de 58 ans, frileux, s’est aussitôt empressé d’ironiser qu’il s’agissait d’une journée « chaude » durant son expédition !

À l’époque, la petite boule rouge de mercure au thermomètre du camp de base s’élevait rarement au-dessus de -45. Il faisait frette sans même tenir compte des vents. Avec le facteur éolien, la température plongeait fréquemment sous les -60. Au sommet à 8611 mètres, les vents pouvaient souffler à plus de 400 km/h avec la présence du courant-jet. À titre comparatif, l’ouragan Irma qui a déferlé sur les Antilles poussait des vents de 300 km/h.

« Nous avions vécu un hiver exécrable. Nous n’avions jamais vu ça. Il n’y avait jamais eu deux belles journées de suite, raconte Gagnon dans son passionnant récit. Je crois que nous n’avions même pas eu 10 belles journées au total. C’était incroyable, mais nous avions quand même fait le travail pour avancer sur la montagne. »

Pas d’échec

En équipe de deux, les 20 grimpeurs avaient multiplié les rotations et fait 30 tentatives pour dépasser le camp 2, situé à 6700 mètres. Le 6 mars 1988, accompagné du Britannique Roger Mear, Gagnon a rejoint les Polonais Krzysztof Wielicki et Leszek Cichy au camp 3, à environ 7350 mètres d’altitude. Souffrant d’engelures, ils avaient ensuite été forcés de redescendre. Cet épisode avait sonné le glas de la mission. Les permis venaient à échéance et l’hiver tirait à sa fin. Aucune perte de vie, seulement des bouts de doigts et des orteils !

Du haut de ses 5 pi 4 po, Gagnon est le montagnard québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud de cette montagne entre décembre et mars. Et ce, à sa première expérience dans l’Himalaya. Il n’a jamais mis sa vie en péril, il a vécu son trip pleinement. Celui qui se décrit comme un « climbing bum » a dédié sa vie à l’aventure. Il ne peut être plus heureux que dans la nature. Comme il se plaît à dire, il a payé deux maisons en frais d’expédition dans sa carrière. Reconnu pour son endurance, c’est cependant la seule fois où il n’a pas atteint la cime.

« Le K2 est hors norme. Même si nous avions eu deux belles journées de suite, nous n’aurions peut-être jamais réussi avec le vent au sommet », explique-t-il alors que l’altitude a démoli sa volonté plus d’une fois.

« Nous n’avons pas échoué, ajoute-t-il en ayant une pensée pour les centaines de personnes impliquées dans l’aventure. Je préfère dire que nous avons réussi ce qui n’avait jamais été accompli. Nous avons persévéré jusqu’à la dernière seconde et nous avons atteint la limite de ce que la montagne nous a permis de vivre. Nous sommes les premiers à avoir atteint cette altitude. Trente ans plus tard, l’exploit n’est toujours pas égalé. Je suis heureux de l’avoir fait. »

En effet, le K2 est encore le seul des 14 sommets de plus de 8000 mètres au monde invaincu en hiver. Des Polonais se préparent justement à tenter l’exploit.

Histoire des hivernales

Les tentatives au K2

Hiver 1983 : Le Polonais Andrzej Zawada et le Canadien d’origine polonaise Jacques Olek s’aventurent sur le glacier Baltoro jusqu’au K2 dans une aventure de reconnaissance. Ils voient l’ampleur d’une expédition hivernale et en jettent les premières fondations.

Hiver 1987-1988 : Une imposante expédition de 24 grimpeurs participe à la première ascension hivernale. Dans des conditions extrêmes, la cordée grimpe jusqu’au camp 3, à environ 7300 mètres. Elle ne peut poursuivre l’aventure en raison des conditions climatiques et de l’état de santé de certains grimpeurs.

Hiver 2002-2003 : Une expédition internationale se met en branle sur le flanc nord du K2. Certains membres de l’équipe battent en retraite, mais l’aventure ne prend pas fin. Les Polonais établissent le camp 4 à 7600 mètres à la mi-février. Des tempêtes anéantissent efforts et travail. Un grimpeur devient gravement malade, une mission de secours est lancée. Le sommet n’est pas conquis.

Hiver 2011-2012 : Des Russes déterminés prennent d’assaut la montagne. Ils font leur chemin jusqu’à 7000 mètres. Des vents de la force d’un ouragan les obligent à battre en retraite. Un grimpeur meurt d’un arrêt cardiaque des suites d’une pneumonie.

L’expédition est aussitôt annulée.

Les 13 sommets de 8000 m conquis l’hiver

Everest

(8848 m/29 029 pi) | 17 février 1980 | Krzysztof Wielicki et Leszek Cichy (POL)

Kangchenjunga

(8586 m/28169 pi) | 11 janvier 1986 | Krzysztof Wielicki et Jerzy Kukuczka (POL)

Lohtse

(8516 m/27 940 pi) | 31 décembre 1988 | Krzysztof Wielicki (POL)

Makalu

(8485 m/27 838 pi) | 9 février 2009 | Simone Moro (ITA) et Denis Urubko (KAZ)

Cho Oyu

(8201 m/26 906 pi) | 12 février 1985 | Maciej Berbeka et Maciej Pawlikowski (POL)

Dhauligiri I

(8167 m/26 795 pi) | 21 janvier 1985 | Andrzej Czok et Jerzy Kukuczka (POL)

Manaslu

(8163 m/26 781 pi) | 12 janvier 1984 | Maciej Berbeka et Ryszard Gajewski (POL)

Nanga Parbat

(8126 m/26 660 pi) | 26 février 2016 | Simone Moro (ITA), Muhammad Ali Sadpara (PAK) et Alex Txikon (AUT)

Annapurna

(8091 m/26 545 pi) | 3 février 1987 | Jerzy Kukuczka et Artur Hajzer (POL)

Gasherbrum I

(8080 m/26 444 pi) | 9 mars 2012 | Adam Bielecki et Janusz Golab (POL)

Broad Peak

(8051 m/26 414 pi) | 5 mars 2013 | Maciej Berbeka, Adam Bielecki, Tomasz Kowalski, Artur Malek (POL)

Gasherbrum II

(8035 m/26 362 pi) | 2 février 2011 | Simone Moro (ITA), Denis Urubko (KAZ) et Cory Richards (USA)

Shishapangma

(8027 m/26 335 pi) | 14 janvier 2005 | Piotr Morawski (POL) et Simone Moro (ITA)

Les Québécois de l’expédition 1987-1988

Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.
Photo courtoisie

 

Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.
Photo courtoisie

 

Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.
Photo courtoisie

 

Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.
Photo courtoisie

 

Jean François Gagnon est l’alpiniste québécois ayant grimpé le plus haut sur la face sud du K2 entre décembre et mars.
Photo courtoisie

 

 

Jacques Olek : chef d’expédition adjoint

Jean-François Gagnon : alpiniste

Jean-Pierre Danvoye : alpiniste

Pierre Bergeron : alpiniste

Bernard Mailhot : alpiniste

Yves Tessier : alpiniste

Stuart Hutchison : médecin

Caroline Gosselin : aide aux préparatifs

Judy Marshall : aide aux préparatifs

Dominique Raymond : aide aux préparatifs

Richard Chartier : journaliste

Jérôme Del Santo : caméraman

Hubert Macé de Gastines : preneur de son