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Homme fort, un sport peu lucratif

Un homme fort dans le top 10 mondial gagnera à peine 70 000 $ par année

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Jean-François Caron est le propriétaire d’un gymnase dans la région de Québec qui lui permet d’assurer ses arrières sur le plan financier.

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La discipline d’homme fort a de quoi fasciner. Toutefois, même si ces athlètes s’entraînent au péril de leur santé dans le but de devenir l’homme le plus fort du monde, très peu parviennent à assurer leur après-carrière.

Non seulement les hommes forts connaissent pour la plupart une carrière de courte durée, souvent en raison d’importantes blessures résultant des charges herculéennes soulevées, mais très peu réussissent à en faire un métier payant, même en santé.

Lors d’une compétition à Warwick, l’été dernier, organisée dans le cadre du Festival Hommes Forts de l’endroit, Jean-François Caron a décroché la meilleure bourse de sa vie grâce à une deuxième place derrière le populaire Hafthor Bjornsson.

Un gros 8000 $ américains.

D’ailleurs, Caron a la chance d’évoluer au Québec, l’un des endroits où la discipline d’hommes forts est la plus populaire, notamment en raison de l’historique en la matière dans l’histoire de la province. Mais, surtout, il a la chance de faire partie des meilleurs de sa profession et de pouvoir participer aux compétitions les plus payantes au monde.

« Dans ses meilleures années, un homme fort qui fait partie du top 10 mondial et qui se classe souvent dans le top 5 des plus grosses compétitions ne fera même pas 70 000 $ par année », explique l’auteur et spécialiste des hommes forts, Paul Ohl.

Pour lui, il y a une injustice dans ce domaine. Les compétitions du World’s Strongest Man sont diffusées en boucle dans plusieurs dizaines de pays dans le monde, mais aucun des compétiteurs n’y touche de redevances.

Quelques exceptions

Évidemment, au fil des ans, des exceptions se sont greffées à la masse. L’un des premiers hommes forts à avoir popularisé le sport à la télévision, le Polonais Mariusz Pudzianowski, a su profiter de sa renommée et la rentabiliser.

« Il n’a jamais pris de chance, note Paul Ohl. Il a profité du fait qu’il y avait à l’époque deux circuits pour signer un lucratif contrat avec la compagnie de suppléments Met-Rx. Il a par la suite investi dans quelques compagnies en Pologne. Aujourd’hui, il fait des combats d’arts martiaux mixtes. On le paie très cher, parce que c’est Mariusz. »

Ohl nomme également d’autres exceptions à la règle, dont le Lithuanien Zydrunas Savickas qui, lui, est une véritable force de la nature. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il a évité les blessures majeures et compte 22 années de compétition actives derrière la cravate. Grâce à sa suprématie, il a su bénéficier de lucratifs contrats publicitaires.

« Mais lui, c’est un phénomène de la nature », note l’auteur.

Récemment, c’est Hafthor Bjornsson qui a trouvé la meilleure voie pour monnayer sa génétique avantageuse. L’Islandais, qui domine souvent lors des quelques compétitions auxquelles il participe, s’est tourné vers le cinéma pour assurer son après-carrière.

C’est lui qui joue le rôle de « La Montagne », le redoutable garde du corps de la reine Cersei, dans la populaire série Le Trône de Fer (Game of Thrones).

« Pour lui, les hommes forts, c’est une carte de visite. À 6 pi 9 po, il est trop grand pour faire une longue carrière. Son but est de se créer une énorme notoriété », observe Paul Ohl.

Caron va bien

Quant à Jean-François Caron, il vit bien. Sans entrer dans les chiffres, il assure pouvoir vivre de sa discipline depuis quelques années, également en raison de l’apport financier de plusieurs fidèles partenaires.

Toutefois, il s’occupe également d’un gymnase dans la région de Québec, où il entraîne des athlètes de force.

« Je veux faire ça le plus longtemps possible. Mais tu n’es jamais à l’abri d’une blessure. C’est important pour moi d’assurer mes arrières pour ne pas me retrouver avec rien quand je vais arrêter », ajoute celui qui a aussi pris sous son aile Jimmy Paquet, considéré comme la prochaine vedette canadienne de la discipline.

Efforts du passé, douleurs du présent

Les importantes charges qu’a soulevées Marco Fortier au cours de sa carrière d’homme fort l’ont rattrapé. Après avoir pris sa retraite de la discipline en 2000, le colosse de Québec a dû combattre une dépendance aux antidouleurs.

Fortier ne se consacrait d’ailleurs pas à temps plein à son entraînement comme peut le faire Jean-François Caron. Toutefois, en 2000, après des années à surexploiter ses muscles pour différentes compétitions d’hommes forts, mais aussi de culturisme, le corps de Fortier lui a envoyé un signe.

« J’ai vécu avec des douleurs chroniques pendant 10 ans après que je me sois retiré. J’étais sous les antidouleurs et, à un certain moment, je ne pouvais pas fonctionner si je n’étais pas là-dessus, raconte-t-il avec honnêteté. Ça finit que tu en prends au cas où, que tu t’informes où tu peux t’en procurer. À la fin, c’était un gars de l’armée qui m’en fournissait sous forme de suppositoires. »

Arrêter à temps

Heureusement, après un certain temps, les douleurs se sont estompées. Depuis 2009, Fortier n’a plus recours à une quelconque médication afin de l’aider à ne pas souffrir.

Celui qui détient toujours le record de la plus grande charge soulevée en flexion des jambes (squat) avec 914 lb estime avoir décidé d’arrêter à temps et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, malgré un épisode plus sombre, il est en parfaite santé.

« Je m’entraîne encore quatre fois par semaine. Je ne suis pas magané, je n’ai pas de hernies, pas d’arthrose. J’ai su arrêter avant que ces problèmes ne surviennent. »

« L’après-compétition est encore plus dur »

En 2008, Louis-Philippe Jean a été sacré l’homme le plus fort au Canada.
Photo d'archives
En 2008, Louis-Philippe Jean a été sacré l’homme le plus fort au Canada.

 

Au Québec, outre Hugo Girard et Jean-François Caron, aucun homme fort n’a réussi à vivre de la discipline des hommes forts.

Louis-Philippe Jean a figuré parmi les meilleurs de sa discipline au Canada à la fin des années 2000, début 2010. En 2008, il a notamment été sacré l’homme le plus fort au Canada et il a participé au World’s Strongest Man à cinq reprises.

Récemment, à 33 ans, il a eu un choix à faire : continuer de mettre tous ses œufs dans le même panier, afin de poursuivre dans une discipline qui, finalement, ne lui permettra pas de boucler les fins de mois jusqu’à la fin de ses jours, ou plutôt se concentrer sur sa famille.

Et il a choisi la deuxième option.

« Quand tu es sur la scène internationale, il faut toujours que tu sois à 100 %. Tu ne peux pas te permettre d’avoir des périodes où tu es moins en forme. Tu dois donc t’entraîner deux fois par jour. C’est difficile d’avoir un travail payant à travers tout ça », explique-t-il.

Une coupure difficile

Comme plusieurs de ses comparses, Jean a décidé de mettre sa force au service des autres en ouvrant son gymnase, le Form’Optimale, à Port-Cartier. Il prête également ses bras à une compagnie de déménagement spécialisée dans les objets lourds, tels que les pianos ou les coffres-forts.

Toutefois, la coupure ne s’est pas faite du jour au lendemain.

« La compétition, c’est loin d’être rose, mais l’après-compétition est encore plus dur. Quand tu accroches ta ceinture et serres les grosses roches, tu n’arrêtes pas d’être un homme fort pour autant. C’est une manière d’être. Tu vois les gars qui continuent de faire des compétitions et tu as le goût d’y aller. Par contre, si tu le fais, tu hypothèques le reste de ta vie parce que tu as des bobos qui partent de la tête et qui vont jusqu’aux pieds. Pour aller faire un show de boucane, ça ne vaut pas la peine. »

Une lumière au bout du tunnel

Jean se réjouit toutefois de voir que des hommes forts du Québec parviennent, petit à petit, à faire leur place dans ce monde difficile à percer.

« Je pense que j’ai fait une trace pour ces gars-là. Au début, il n’y avait pas de réseau établi et j’ai dû faire ma place. On a commencé à monter quelque chose dans ce temps-là et je me suis retiré avant de pouvoir en bénéficier. Aujourd’hui, des gars comme Jean-François Caron ou Jimmy Paquet peuvent compter sur des commanditaires. Ils ne peuvent pas nécessairement vivre de ça, mais c’est plus facile pour eux. »