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Trump, les «pays de merde» et l'abdication du leadership

Trump, les «pays de merde» et l'abdication du leadership
Le Journal de Québec

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Le commentaire de Donald Trump sur les «pays de merde» révèle beaucoup sur la personnalité du président américain, mais aussi sur son abdication totale devant les responsabilités de leadership qui incombent à son poste et à son pays. 

Dans mon billet d’hier je faisais semblant de chercher le mot, mais il importe de le dire: les propos du président américain sur les «pays de merde» étaient racistes et ils s’inscrivent dans une longue suite de comportements et d’attitudes racistes de la part de Donald Trump. Cet épisode marquera un moment important de cette présidence pour plusieurs raisons, mais entre autres parce qu’il souligne l’abdication du leadership à la fois au plan national et international. Ce travail de sape sera difficile, sinon impossible à récupérer. La couverture du prochain numéro du New Yorker illustre bien comment Trump, en parlant d'un certain type de trou, s'en est creusé un pour lui-même.

Abdiquer (encore) le leadership national

Parmi les facteurs qui expliquent la victoire de Donald Trump en 2016, il y a sa capacité à canaliser le ressentiment d’une partie de la population blanche laissée pour compte par la mondialisation et les transformations sociales et démographiques des États-Unis. Un partie importante de ce ressentiment est d’ordre racial (dans certains cas carrément raciste) et orienté contre les minorités, les immigrants et, par extension, tout ce qui est étranger à une certaine vision étroite de la culture et de l’identité américaine. Le fait de dénigrer l’Afrique, les Caraïbes et l’Amérique centrale comme source d’immigration tout en faisant l’éloge de la blanche-comme-neige Norvège ramène la vision de la société américaine exprimée par le président Trump à une époque où la politique d’immigration américaine était guidée par un racisme institutionnalisé et fondée sur la pseudoscience de l’eugénisme. Cette «nation blanche» qui s’accroche à son passé raciste et ségrégationniste est en déclin et c’est avant tout une réaction défensive qui explique l’attrait qu’a exercé sur elle un personnage comme Trump, qui incarne de façon presque caricaturale l’image de la supériorité de l’homme blanc.

C’est d’abord sur cette «base» que Trump compte pour exercer le pouvoir, en plus de miser sur le tribalisme partisan des républicains dits «modérés», qui rationalisent leur appui à Trump en se réjouissant de le voir effacer systématiquement toute trace du passage de son prédécesseur. En cette période électorale où les législateurs républicains craignent de se mettre à dos les fidèles du président, les républicains ont accueilli les propos racistes du président avec résignation. Par exemple, le président de la chambre des républicains Paul Ryan s’est contenté de dire que ces propos étaient peu utiles (unhelpful) et regrettables (unfortunate) plutôt que de dire franchement qu’ils sont inacceptables.

Les républicains savent pertinemment qu’en tenant de tels propos, Trump a rendu d’autant plus difficile l’obtention d’un compromis en politique d’immigration qui leur permettrait de sauver la face devant leur base électorale. En fait, ces propos reflètent une abdication du leadership national de la part de Trump, dans la mesure où le leadership suppose une capacité de rallier des adversaires ou des sceptiques à sa cause, une capacité d’incarner une vision inclusive d’une communauté nationale plurielle et diverse (et ce n’est pas la première fois). En démontrant une fois de plus qu’il n’a aucune intention de faire l’effort de tendre la main au-delà de sa base de «nationalistes blancs», Trump abandonne toute prétention à jouer le rôle de rassembleur qui incombe normalement à un chef d’État démocratique digne de ce nom.

Miner (encore) le leadership international des États-Unis

La démonstration de l’abdication du leadership international de la part de Donald Trump n’est plus vraiment à faire (voir, entre autres, mes billets sur ce thème ici et ici). Depuis son arrivée au pouvoir, il abandonne ou met sérieusement en doute les engagements des États-Unis dans le domaine de l’économie et de la sécurité internationale. Son écart de langage sur les «pays de merde» aura le même effet en ce qui concerne le statut des États-Unis en Afrique et dans son voisinage immédiat.

L’Afrique est un continent relativement pauvre et politiquement troublé, comme ne manquent pas de souligner les apologistes de Donald Trump, mais c’est aussi le continent qui connaîtra dans les décennies à venir la plus forte croissance démographique et son potentiel de progrès économique et social est énorme. Les prédécesseurs de Donald Trump en étaient tout à fait conscients et celui qui a probablement eu le plus de succès dans ce sens a été George W. Bush. Même si sa politique étrangère dans d’autres régions a été catastrophique, l’administration Bush a en effet eu un impact majeur dans les domaines de l’économie et de la santé publique en Afrique sub-saharienne. Curieusement, même si la dimension symbolique de sa présidence a aussi eu un impact très important sur le statut des États-Unis face à l’Afrique, les restrictions budgétaires des années Obama ont mis en doute la solidité de l’engagement américain face à l’Afrique et ouvert la porte à une présence de plus en plus importante de la Chine comme partenaire incontournable pour le développement de plusieurs pays du continent. La même chose est vraie, à beaucoup plus petite échelle, dans les petits pays indépendants des Antilles, qui se tournent de plus en plus vers la Chine pour remplir le vide laissé par le retrait des engagements d’appui des États-Unis.

Certains défendent les propos de Trump en soulignant que lesdits «pays de merde» méritent ce qualificatif à cause de leurs régimes corrompus ou autoritaires. Dans les faits, il n’en est rien. Dans le contexte où ils ont été proférés, il est clair que ces propos visaient les populations et non les régimes et c’est ainsi qu’ils ont été reçus. Le capital de sympathie dans les populations africaines dont pouvaient disposer les Américains depuis l’établissement de programmes comme les Peace Corps par Kennedy vient d’être sérieusement compromis par ce geste irréfléchi (ou peut-être était-il réfléchi, ce qui serait encore pire) d’un président dont la cote internationale était déjà extrêmement basse. Pendant ce temps, l’influence de la Chine dans ces pays continue de croître. La présidence de Donald Trump ne durera pas très longtemps, mais l’effet de l’énorme pas en arrière qu’aura représenté son passage au pouvoir pour le leadership international de son pays lui survivra très longtemps.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM