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Le leadership global des États-Unis en chute libre

Protesters demonstrate against Donald Trump's Muslim ban
Dinendra Haria/WENN.com

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Une étude de Gallup dans 134 pays montre que l’arrivée de Donald Trump à la présidence a eu un impact négatif important sur la perception du leadership global des États-Unis dans la grande majorité des pays du monde. Pour les États-Unis et le monde, ce n’est pas une bonne nouvelle.

En promettant de «redonner sa grandeur à l’Amérique», le candidat Donald Trump répétait à qui voulait l’entendre que le monde avait perdu confiance au leadership des États-Unis et que lui seul pourrait rétablir la bonne image de son pays à travers le monde. Douze mois après son arrivée à la Maison-Blanche, une étude internationale exhaustive de Gallup démontre qu’il lui reste beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir tenir cette promesse. En fait, l’élection de Trump a entraîné une détérioration précipitée de la perception du leadership des États-Unis par les opinions publiques des autres pays du monde. Le niveau médian d’approbation du leadership des États-Unis observé dans 134 pays en 2017 était le plus bas depuis que Gallup a entamé cette série d’études en 2007.

La chute

L’approbation du leadership des États-Unis vers la fin de la présidence de George W. Bush en 2007 et 2008 était plutôt faible, notamment en raison de l’embourbement du pays en Irak et en Afghanistan. Le symbole de renouveau que représentait l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche et l’ouverture qu’il préconisait envers les institutions multilatérales ont contribué à améliorer l’image globale du leadership américain. Même si l’enthousiasme initial a été tempéré par la suite, l’indice global de Gallup est revenu à un niveau élevé en 2016, alors que la médiane du taux d’approbation du leadership américain se situait à 48% et celle du taux de désapprobation était à 28%. En 2017, l’approbation a chuté à 30% et la désapprobation a augmenté à 43% (il s’agit de médianes, c’est-à-dire que la moitié des pays étudiés ont une valeur plus élevée et la moitié ont une valeur plus basse).

 

Mesure médiane de l’approbation du leadership international des États-Unis, 2007-2017

Blogue 2018 01 19 No 1

Source : Julie Ray, «World's Approval of U.S. Leadership Drops to New Low», Gallup, 18 janvier 2018. 

Il est intéressant de noter que le pays où on observe la chute la plus importante de l’approbation du leadership américain est le nôtre. De 60% d’approbation en 2016, ce taux est passé à seulement 20% en 2017 au Canada (76% désapprouvent). Sans surprise, c’est en Israël que l’élection de Trump a entraîné la plus grande augmentation de l’approbation du leadership américain (de 53% en 2016 à 77% en 2017, même avant l’annonce du déménagement de l’ambassade américaine).

Variation de l’approbation du leadership des États-Unis par pays, 2016-2017

Blogue 2018 01 19 No 2

Source : Julie Ray, «World's Approval of U.S. Leadership Drops to New Low», Gallup, 18 janvier 2018.

Et alors?

Pourquoi ce changement est-il important? La capacité militaire et la vigueur de l’économie d’une puissance prédominante comme les États-Unis ne sont-elles pas les principales mesures de l’influence dans un monde où règne la règle du chacun-pour-soi? À entendre le discours de Donald Trump en politique étrangère, la capacité d’utiliser la puissance militaire et la menace de bloquer l’accès au marché américain—ce que les anglophones appellent «hard power»—sont   les seules mesures de puissance qui comptent en relations internationales. Pourtant, dans le monde contemporain, l’influence et le pouvoir de persuasion d’un pays comme les États-Unis dépendent de ce que les spécialistes des relations internationales appellent la «puissance douce» (soft power).

Dans les relations entre démocraties, entre autres, cette dimension du pouvoir de persuasion est essentielle pour obtenir l’adhésion des gouvernements aux priorités et objectifs des États-Unis, même si dans certains cas cette adhésion peut aller à l’encontre des préférences de l’électorat. En bref, toutes choses étant égales par ailleurs, plus l’opinion d’un partenaire est favorable au leadership international des États-Unis, moins il sera politiquement difficile de consentir à faire les sacrifices politiques nécessaires pour adopter les politiques qui correspondent aux intérêts des États-Unis. Évidemment, il est possible pour une puissance prédominante comme les États-Unis d’infléchir les politiques de ses partenaires internationaux par la contrainte ou la force, mais ce genre de coopération forcée est plus difficile à soutenir à long terme qu’un accord considéré comme mutuellement bénéfique par tous les participants. À long terme, toutefois, il est dans l’intérêt des États-Unis que l’ensemble de leurs partenaires agissent de leur propre chef dans le sens de leurs intérêts.

Dans le cas des relations avec les pays en développement, le même genre de dynamique est à l’œuvre. Plus les États-Unis sont perçus défavorablement dans un pays hôte d’investissements américains, moins les investisseurs américains seront en mesure de compter à long terme sur des conditions d’affaires favorables. Certains diront que c’est tant mieux pour des pays qui ont longtemps été en situation de dépendance face aux capitaux américains mais, du point de vue de l’intérêt national américain, c’est une perte.

Les apologistes de Trump trouveront consolation dans le fait que c’est en Afrique que l’opinion sur le leadership américain demeure la plus favorable. Sur ce continent, l’arrivée de Trump n’a pas entraîné une baisse appréciable, alors que la médiane d’opinions favorables est passée de 53% à 51%. On est toutefois loin des 85% d’opinions favorables enregistrées lors de la première année du mandat Obama, même si la déception a fait suite à l’espoir face à la présence accrue de la Chine en Afrique et au tarissement des budgets d’assistance provenant du Congrès pendant ces huit ans. Il faut noter que ces chiffres datent d’avant les propos vulgaires de Trump à l’endroit de l’Afrique et de ses «pays de merde», dont je parlais dans un récent billet. Il y a fort à parier que la tendance africaine rattrapera celle du reste du monde dans la prochaine étude annuelle de Gallup.

Une mauvaise nouvelle

Depuis des années, Donald Trump répète à tout vent que le monde se moque des États-Unis et il a mené toute sa campagne en promettant de restaurer le respect pour son pays dans le monde. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, il martèle avec la même énergie que le statut des États-Unis dans le monde ne s’est jamais mieux porté. Dans les faits, le reste du monde lui fait encore moins confiance que son propre électorat, ce qui n’est pas peu dire. Chaque geste que Trump pose sur la scène internationale contribue à vider un peu plus le réservoir de bonne volonté sur lequel les États-Unis ont longtemps compté pour exercer un leadership constructif dans le monde. S’il parvient à épuiser ce réservoir au complet, la tâche de reconstruction de ses successeurs et de tous les responsables de la diplomatie publique des États-Unis risque d’être colossale, voire impossible. Pour le reste du monde, ce n’est pas une bonne nouvelle. On dira ce qu’on voudra du modèle de leadership américain, mais les alternatives, qu’il s’agisse de la Chine, de la Russie ou d’un monde sans gouvernail, ne sont guère plus attrayantes.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM