/news/health
Navigation

Une prime de 66$ pour chaque patient en isolement

Le gouvernement a versé près de 8 M$ depuis trois ans pour le « forfait jaquette »

bloc medecin hopital
Photo Fotolia

Coup d'oeil sur cet article

Québec a versé près de 8 millions $ depuis trois ans pour un extra de 65,95 $ que touchent les spécialistes en médecine interne chaque fois qu’ils s’occupent d’un patient en isolement atteint d’une maladie contagieuse comme la grippe ou la gastro.

Bien qu’elle existe depuis quelques années, cette prime est aussi méconnue dans le monde de la santé et dans le grand public que la controversée prime à l’assiduité qui permet à des spécialistes d’empocher 105 $ chaque fois qu’ils arrivent à l’heure le matin pour une intervention chirurgicale.

Dévoilée par notre Bureau d’enquête en décembre, la mesure avait suscité un tollé et incité des professionnels à dénoncer ce qu’ils surnomment « le forfait jaquette ».

Cette prime permet aux spécialistes de toucher 65,95 $ chaque fois qu’ils enfilent gants, masque et jaquette pour voir un patient isolé. Elle s’ajoute au montant de 83,10 $ versé pour la consultation de base.

D’autres travailleurs du réseau de la santé qui n’ont droit à aucune prime pour se vêtir de la même manière dénoncent ce « traitement préférentiel ».

Les spécialistes en médecine interne sont ceux qui s’occupent de la prise en charge des patients hospitalisés, particulièrement ceux souffrant de multiples problèmes de santé.

  • Le supplément qui leur est versé pour voir les patients en isolement représente une moyenne d’environ 5600 $ par année.
  • La prime est versée à des médecins dont la moyenne salariale s’élevait à 447 000 $ en 2015-2016.
  • Selon les données de la RAMQ, neuf spécialistes en médecine interne ont dépassé la barre du million de dollars en rémunération en 2016.

Des cas plus lourds

<b>Mario Dallaire</b><br />
Médecin
Photo courtoisie asmiq.org
Mario Dallaire
Médecin

Pour le Dr Mario Dallaire, président de l’Association des spécialistes en médecine interne, cette prime de 65,95 $ se justifie par la lourdeur des cas.

« Quand les internistes vont voir des patients en isolement, on considère qu’ils vont voir des cas plus lourds, qui prennent souvent plus de temps », estime-t-il.

Le Dr Dallaire dit que ce supplément a été ajouté à la rémunération de ses membres dans le cadre des augmentations de salaire consenties en 2009 alors que Gaétan Barrette était président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec.

Se changer chaque fois

Pour chaque patient en isolement, le médecin doit se laver les mains, mettre des gants, une jaquette et un masque avant d’entrer dans la chambre. Il doit retirer tous ces vêtements de protection avant de ressortir de la chambre.

Selon Mario Dallaire, ce supplément ne peut être facturé qu’une fois par semaine pour chaque patient. Les visites de contrôle, qui ont lieu chaque jour, ne donnent pas droit au « forfait jaquette ».

De plus, certains médecins ne le facturent pas systématiquement.

« La moyenne des docteurs pense plus à soigner du monde qu’à remplir leur facture », soutient le Dr Dallaire.

Le spécialiste ajoute qu’il ne serait pas surpris que le gouvernement ait versé moins d’argent que ce qu’il anticipait au moment d’instaurer la prime.


♦ Au départ, le montant versé était de 50 $ par patient en isolement. Il a depuis été majoré à 65,95 $.

 

Le coût du « forfait jaquette » chaque année

  • 2017 *: 2,3 millions $
  • 2016: 2,72 millions $
  • 2015: 2,76 millions $

*Le montant versé pour l’année 2017 n’est pas complet puisque les médecins ont 90 jours pour envoyer leur facture.

 

Les syndicats en santé crient à l’injustice

 

Le supplément versé aux médecins pour voir des patients en isolement dérange les infirmières et préposés aux bénéficiaires, qui ne reçoivent pas un sou de plus lorsqu’ils doivent côtoyer des patients contagieux.

« C’est vraiment du deux poids, deux mesures. Si les préposés demandaient ça, on rirait de nous autres. Ils [médecins] sont les seuls qui peuvent demander ça », dit Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux de la CSN.

D’après M. Begley, cela prouve qu’il y a un groupe plus privilégié que les autres dans le secteur public. Il estime que cela est probablement lié au fait que les médecins négocient depuis des années avec des ministres médecins.

« La prochaine fois [qu’on négocie], exigeons de le faire avec une infirmière », ironise celui qui représente également du personnel infirmier.

Pas les mêmes droits

La présidente de la FIQ, Nancy Bédard, ignorait que certains médecins avaient droit au « forfait jaquette ». Selon elle, les infirmières n’ont pas les mêmes droits que les médecins bien qu’elles soient exposées au même niveau de risque.

Elle estime que la rémunération des médecins est si complexe qu’elle permet de verser discrètement de telles primes.

« Il y a peu de transparence. C’est difficile de connaître en détail la rémunération des médecins. Est-ce le but, qu’on ne puisse pas s’y retrouver ? » questionne-t-elle.

La présidente croit aussi que l’argu­ment de la lourdeur des cas ne tient pas la route. Elle rappelle que son organisation demande depuis un an une reconnaissance de la lourdeur des cas.

« Il y a de la marge de manœuvre pour les médecins, mais pas pour nous. J’aimerais ça que le ministre vienne sur le terrain avec nous », conclut-elle.