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Église Parole qui libère : des fidèles craignaient l'apôtre Patrick Isaac

D’autres ex-membres de PQL décrivent au Journal l’emprise qu’avait Patrick Isaac sur leurs vies

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Photo tirée de Facebook Des fidèles de Parole qui libère se mettent à genoux ou se couchent au sol lors d’une séance appelée Face à face au Centre Action en juillet 2017.

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Jeûnes fréquents, menaces de malheurs et utilisation du nom de Dieu sur tout. L’apôtre Patrick Isaac et ses pasteurs auraient établi un climat de peur au sein de l’église Parole qui libère, s’assurant ainsi l’obéissance et le silence des fidèles.

« Ils disaient : ‘‘Si tu parles mal d’un homme de Dieu, tu peux attraper le cancer de la bouche »’’. On y croyait à ces menaces », a relaté une ancienne fidèle ayant passé plus de 10 ans au sein du groupe.

Celle-ci, comme presque tous les ex-membres et témoins questionnés par Le Journal, a requis l’anonymat par peur de représailles.

Hier, Le Journal révélait que l’apôtre Patrick Isaac prêche la réussite financière dans son Centre Action de l’arrondissement de Saint-Léonard, à Montréal.

<b>Patrick Isaac</b><br /><i>Apôtre</i>
Photo tirée de Facebook
Patrick Isaac
Apôtre

Sept ex-fidèles ont confié avoir versé des sommes d’argent considérables à l’apôtre et à sa femme, la prophétesse Éliane Isaac, en échange de « miracles » ou de bénédictions.

Croisé hier dans les studios de TVA, le représentant ministériel de Patrick Isaac, Steve Rasier, s’est adressé au représentant du Journal en mentionnant « [Votre reportage], ça va vous faire mal ».

Ensuite en entrevue à l’émission Salut Bonjour!, M. Rasier a nié que Parole qui libère (PQL) incitait ses fidèles à verser des montants précis. « On donne de libre droit, a-t-il soutenu. Un miracle, tu n’as pas besoin de le troquer. Dieu n’a pas besoin de ton argent pour te bénir. »

Plus tard en journée, M. Rasier a annoncé s’être dissocié de l’humoriste Rachid Badouri.

Humiliations et malheurs

La quasi-totalité des anciens fidèles et des témoins questionnés par Le Journal ont confirmé avoir vu l’apôtre Isaac humilier ou prophétiser du malheur aux membres qui ne donnaient pas assez ou qui songeaient à quitter l’église.

« Quand je suis allé, des gens avaient donné de la monnaie dans la quête, a raconté l’ex-joueur du Canadien Georges Laraque. Patrick Isaac avait pris les sous dans le fond du panier et les avait lancés sur la foule. Il était insulté. Il avait dit : “ce n’est pas avec des sous qu’on bâtit une église.” »

C’est cet épisode qui a poussé l’ancien hockeyeur à ne plus jamais y remettre les pieds, a-t-il soutenu hier.

« La pression de donner plus, on la ressentait tout le temps, a aussi affirmé une ex-fidèle. Durant les services, il y avait des prophéties de malheurs sur les gens qui ne donnaient pas. Si on ne donnait pas assez, les promesses de Dieu n’allaient pas se réaliser. »

C’est dans cet imposant bâtiment évalué à plus de 2 millions $ dans Saint-Léonard que PQL organise ses offices.
Photo Pierre-Paul Poulin
C’est dans cet imposant bâtiment évalué à plus de 2 millions $ dans Saint-Léonard que PQL organise ses offices.

Plusieurs témoins affirment qu’un climat de peur régnait au sein de l’église et que des fidèles ayant remis en cause les façons de faire ont été punis ou humiliés.

« Ils mettent le nom de Dieu sur tout, a martelé une ancienne membre. Et quand quelqu’un est là-bas, c’est qu’il croit en Dieu. C’est qu’il cherche l’espoir et la lumière. Alors ils les croient, et ils donnent. Et si tu poses une question, c’est l’esprit du Diable qui est en toi. »

Quant aux menaces de cancer qui auraient été proférées, Steve Rasier a nié qu’elles aient été prononcées « de cette manière ».

« Il y a des versets de la Bible qui témoignent des problèmes de santé que des gens ont eus lorsqu’ils ont parlé contre une autorité, a-t-il toutefois dit. Ça, on les a prêchés. »

Ils auraient tout contrôlé dans leurs vies

Une emprise progressive

« Ces églises se sont arrangées pour que la vie des fidèles tourne autour de l’église, a expliqué un témoin très proche de la communauté qui fréquente PQL. À part aller à l’église, ils ont des clubs pour hommes, pour femmes, pour entrepreneurs. Mais toutes les activités sociales tournent autour de la communauté et les fidèles s’éloignent de leur famille, de leur cercle social. Leur vie est sous l’église. Ça donne une plus grosse emprise de l’église sur ses fidèles. »

Une ancienne fidèle ayant passé de très nombreuses années au sein du groupe décrit comment le couple Isaac prendrait progressivement contrôle sur la vie des fidèles :

« Au début, il y a des formations, des cours. L’apôtre, ce qu’il fait, c’est te former pour plus tard. Il nous a conditionnés pour son projet. Avoir ma confiance c’était très dur et pourtant ils m’ont eue. »

Elle ajoute : « Ils te rencontrent seule ou avec ton conjoint et ils vont savoir absolument tout sur ta vie, même ce qui se passe dans ton lit pour les couples, ce qui se passe dans ton compte en banque. Ils sont au courant de ce que la femme fait à la maison, de ce que la femme mange à la maison, de ce que le mari a dit, de ce que la femme a dit. »

Des jeûnes réguliers

Le jeûne faisait aussi partie du mode de vie des fidèles, selon plusieurs témoignages.

« Les jeûnes arrivaient au moins une fois par mois et pour les commandos, c’était un peu tout le temps. Quand l’apôtre partait en voyage par exemple, il fallait jeûner. S’il partait, on allait jeûner cinq jours pour éloigner les démons de lui », a raconté une autre ex-fidèle, qui a passé de nombreuses années au sein de PQL.

« Un des fidèles avait énormément maigri. Son pantalon tenait à peine », a souligné un autre témoin.

Le « commando » est un groupe de fidèles choisis par l’apôtre pour l’épauler. Ils étaient en première ligne lorsque des dons étaient sollicités.

« C’est comme dans l’armée, ils étaient les hauts gradés, a relaté l’ex-fidèle. Ils étaient vraiment des hommes de main. Ils devaient donner plus. On leur disait qu’ils avaient été choisis et que Dieu leur avait donné une responsabilité qu’ils devaient honorer ».

Tous les fidèles devaient donner pour « payer leur place ». « On ne peut même pas dire qu’on te félicitait, car tu ne donnais jamais assez », a-t-elle ajouté.

Des fidèles fragiles

« C’est rare que les gens viennent là-bas par hasard, raconte un ancien membre de PQL. Il y a beaucoup de gens qui ont vécu des choses fuckées, des anciennes danseuses ou des pushers. Eux, ils adorent avoir du monde comme ça. Ça leur fait des bons témoignages, des gens qui sont influençables parce qu’ils sont vulnérables. Et puis si tu veux partir, ils utilisent ton passé pour te mettre la pression. Ils te disent des choses du genre : “Rappelle-toi quand on t’a trouvé, tu n’étais rien, sans nous tu es foutu, qu’est-ce que tu vas faire ?” »

« L’apôtre se fait souvent appeler papa, et sa femme se fait appeler maman, a soutenu un témoin. Quand un individu sain d’esprit se met à en appeler un autre papa, c’est une forme de déviance. »

Un autre ancien fidèle ayant passé cinq ans au sein de PQL explique y avoir croisé beaucoup de personnes fragiles psychologiquement avec, parfois, un passé lourd à porter.

Selon lui, l’apôtre et son équipe les utiliseraient pour mieux garder les fidèles sous leur coupe. Des propos confirmés par plusieurs anciens fidèles.

Par ailleurs, l’apôtre aurait un faible pour les bad boys :

« Lui, les motards et les voyous, il adore ça, a spécifié l’ancien fidèle. Si ce gars-là n’était pas rentré dans l’église, il serait mafieux. Il a dû voir le Parrain des dizaines de fois, il a copié toute l’attitude et la gestuelle de ces types-là. »

Des mots qui imposent la discipline

Les pasteurs utilisent un lexique bien particulier qui décrit le fonctionnement de PQL. Voici comment des fidèles le résument :

  • Faire asseoir : Mesure de discipline qui consiste à mettre en retrait un fidèle qui ne participe plus aux activités. Souvent appliqué à des personnes accusées d’avoir critiqué l’apôtre Isaac.
  • Prémisse : Premier salaire de l’année qui doit être versé à l’apôtre. Interprétation bien particulière d’un texte biblique concernant les récoltes.
  • Percée : Faveur de Dieu. Dans un courriel obtenu par Le Journal et envoyé par Patrick Isaac à des fidèles, on peut lire : « Nous devons être violents pour saisir la percée financière qui nous appartient ».
  • Provoquer Dieu : Accomplir une action, comme verser une somme d’argent, dans le but de déclencher un miracle.
  • Briser dans la chair : Délivrer un fidèle des démons de sa vie passée dans le monde extérieur pour le faire renaître au sein de l’église PQL en tant qu’enfant spirituel de l’apôtre. La délivrance passerait le plus souvent par une imposition des mains sur le fidèle lors d’un cours ou d’un office.
  • Père spirituel et maman : Termes employés par les fidèles pour évoquer l’apôtre Patrick Isaac et la prophétesse Éliane Isaac. Au sein de PQL, la famille spirituelle serait prioritaire sur la famille biologique.
  • Jezabel : Personnage biblique. Employé au sein de l’église pour désigner une femme non respectueuse de l’autorité de l’apôtre ou accusée de luxure.

– Avec la collaboration d’Ève Lévesque, Laurence Houde-Roy, Dominique Scali et Antoine Lacroix