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Mon amie, sa fausse-couche et les automates

Sad Mother Sitting In Empty Nursery
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Mon amie a fait une fausse-couche. Son histoire n’a rien d’original.

Elle était enceinte, puis le lendemain elle ne l’était plus. Comme bien d’autres, quand les saignements ont commencé, elle est allée à l’urgence. On l’a écoutée au triage, puis on lui a dit de retourner chez elle, de se coucher pis d’attendre. Que si ça continuait, c’était que son petit était mort, pis qu’elle le perdait.

« Revenez dans une semaine, madame, pis retournez travailler en attendant. Perdre un foetus, c’est pas une grosse intervention. Non, ya des filles qui perdent leur crevette sur la chaise de la salle d’attente de l’hôpital. Comptez-vous chanceuse, vous allez le vivre chez vous, dans votre lit, ou direct au bureau! »

Fait qu’elle saigne sa vie, depuis plus d’une semaine. Hier, elle avait une écho pour savoir si elle aurait besoin d’un curetage, finalement. Parce que, bien entendu, les saignements avaient pas arrêté. On l’a renvoyée chez elle, avec ses serviettes hygiéniques qui débordent. Oui, elle va avoir besoin d’un curetage, probablement. Mais faudrait essayer que les « débris s’éliminent d’eux-même », dans l’intervalle.

« Fait qu’on va vous rappeler, ça devrait aller à dans une semaine, normalement. »

Quand on fait le compte, elle en sera à plus de deux semaines, avec la mort au ventre pis le cœur dans le sang. À regarder les balles de golf dans ses bobettes et à essayer de se raisonner, parce que selon notre système, perdre un bébé, c’est juste une petite intervention.

Mais l’humain qui la subit, la petite intervention, on en fait quoi? Faire une fausse couche, c’est pas rien. C’est un bébé qui meurt et coule hors de notre corps. C’est beaucoup de sang, pis c’est surtout pas pour rien. Ya une humaine, qui l’avait dans le ventre, ce Jellybean, cette crevette, ce microbe. Et cette humaine, c’est possible que ça lui fasse de quoi, d’avoir perdu la vie qu’elle fabriquait.

Quand mon amie a demandé combien de temps elle serait arrêtée, pour se remettre de cette manipulation, on lui a répondu, du côté de son employeur, que de se faire passer une balayeuse dans l’utérus pour nettoyer les morceaux d’espoir qui y trainait ne nécessitait qu’une journée. À ses frais. Parce que t’sais, un embryon, c’pas un fœtus. Pis un curetage c’est...

Juste une petite intervention, ouep.

Personne, de la salle d’urgence à la salle d’écho ne l’a guidée. On lui a dit qu’on la rappellerait, mais sans vraiment élaborer. Fait qu'elle a pris son mal en patience, s'est fait appeler par des gens qui n'ont rien à faire de son chagrin, pour scéduler son avortement, parce qu'à quoi bon, peser ses mots, quand on parle de ça?

Elle est chanceuse, mon amie, parce qu’elle a réussi à avoir un rendez-vous avec son médecin de famille. Et que ce médecin bienveillant a compris que pour elle, une grossesse qui s'interromp ne relève pas de l’expérience anodine.

Son médecin l’a prise en charge, et l'a arrêtée quelques jours. Mon amie peut manger de la crème glacée en pleurant, en attendant la balayeuse. Pis elle va pouvoir dormir, sans avoir peur de représailles de son employeur, le lendemain du grand ménage, aussi. Mais qu'est-ce qui lui serait arrivé, si son médecin n'avait pas été disponible, à l'instar de bon nombre de ses collègues?

Cette histoire est celle de mon amie. Mais elle pourrait aussi être la mienne, ou la tienne. C’est fréquent, les fausses-couches, et on prend pour acquis que ça ne touche pas émotivement la femme qui la subit. J’ai pourtant rarement entendu une fille être désinvolte, quand elle parlait de son expérience. Et si on commençait par faire preuve d’un peu d’humanité en considérant que, peu importe le nombre de semaines que la femme a porté son bébé, elle se voyait déjà comme sa maman?