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Tout a un prix!

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Cher M. Proulx, Ministre de l’Éducation, des Loisirs et du Sport,

Je sais que vous faites de votre mieux, que vous êtes un être qui carbure aux bonnes intentions. 

Sans vouloir vous mettre trop de pression, vous devriez suivre l’exemple du ministère de la Santé, cette oasis de primes infinies, dirigée de main de maitre par L’Obi-Wan Kenobi libéral, l’empathique Dr Barrette.

J’enseigne depuis près de 20 ans. Et j’adore mon métier. Et, même si j’admire le travail des médecins, j’ai toujours eu la très forte impression que la santé, au niveau politique, a toujours été plus importante que l’éducation.

Bien sûr, les médecins étudient un peu plus longtemps que les enseignants. 

Mais cette différence ne justifie pas, à mes yeux, un tel écart salarial entre ces deux professions. 

Deux professions qui, je le rappelle, sont tout aussi importantes l’une que l’autre dans notre société. 

Tout n’est pas que salaire et argent, j’en conviens.

Mais je perçois depuis trop longtemps un jugement de la part de nos élus, une condescendance envers ma profession. 

Comme si les sciences pures, naturelles étaient plus valables que celles que l’on nomme humaines. 

Je ne vois pas nos professions l’une en dessous de l’autre, mais bien l’une à côté de l’autre. 

Une sorte de complémentarité qui fait progresser ces deux métiers essentiels au bien commun. 

Quand des parents nous annoncent que leur progéniture veut devenir médecin, on entend des «oh!» d’admiration.

Toutefois, quand d’autres parents nous annoncent que le fruit de leurs entrailles veut devenir enseignant, on entend des «ah!» de surprise, voire de déception.

Avec votre aide, nous devons changer cette perception. 

Par conséquent, cher M. Proulx, laissez-moi vous guider, vous montrer comment bien investir dans le plus beau métier du monde. 

Étant donné que l’on apprend toujours des meilleurs, laissez-moi vous expliquer comment j’ai été complètement séduit par l’idée de la prime à l’assiduité (105 $) et celle du port de la jaquette (65,95 $) dans le monde de la santé.

Wow! J’applaudis! Quelle brillante idée de reconnaitre et de bonifier des comportements attendus dans l’exercice de nos fonctions! C’est révolutionnaire, intelligent! C’est à se demander pourquoi personne n’y avait pensé avant!

Je me prends même à souhaiter que vous vous en inspireriez pour créer des primes semblables dans le monde de l’éducation.

Je sais, je sais, ce n’est pas très noble de ramener à des désirs cupides une si belle vocation, mais, que voulez-vous, je suis un homme de mon temps et l’argent est à la mode.

Pour bien vous guider dans la journée complexe et variée de l’enseignant du nouveau millénaire, laissez-moi vous raconter mon quotidien.

Pour chacune de mes tâches, je vous suggérerai un montant (une prime comme on dit dans votre milieu) que je juge approprié pour donner du sens (et de la valeur) à mon boulot. 

Comprenez-moi bien : le montant n’est qu’une approximation.

Accoler un montant d’argent à mes tâches n’est pas une compétence que j’ai eu la chance de développer au fil des années. 

En revanche, vous semblez avoir les ressources requises au gouvernement pour arriver à une offre juste et équitable, alors je vous fais entièrement confiance. 

Le matin, en déjeunant, je consulte mes courriels (13 $). Un parent aimerait que je le contacte pour parler de son enfant.

À l’école, je m’installe dans mon local pour écrire des notes au tableau (24 $).

Plus tard, mes étudiants entrent en classe. La cloche sonne. Ils sont à l’heure. Moi aussi (44,50 $). 

Pour ce qui est d’être ponctuel, le montant de 44,50 $ serait pour la semaine et non pour chaque jour. Je sais être vigilant pour ce qui m’est dû, mais je n’aime pas exagérer.

Je suis un être de compromis. 

Tiens, il me vient une idée. Ce montant hebdomadaire, je pourrais le faire tirer parmi tous les étudiants qui sont arrivés à l’heure à mes cours durant la semaine. 

De cette façon, en plus de les rendre joyeux, je m’assure qu’ils fassent le lien entre ponctualité et rémunération afin de mieux les préparer à la réalité du marché du travail.

Après le cours, j’efface mon tableau (2 $ par mot effacé). 

Nous, enseignants, nous ne portons pas d’uniformes, de jaquettes pour réaliser nos tâches éducatives. Toutefois, pour quelques dollars, je serais prêt à tenter le coup.

Des suggestions? Des ponchos tapissés de règles de grammaire, des salopettes à formules arithmétiques, je suis ouvert à bien des courbettes vestimentaires pour garnir mon portefeuille. 

En rafale : dire «bravo!»  à une étudiante qui m’a donné une bonne réponse (13 $), classer des documents sur mon bureau (9 $), sourire à une secrétaire pour la remercier de son excellent travail (25 $), etc. 

Vous voyez, mon quotidien regorge de possibilités, Monsieur le Ministre. 

Il suffit seulement de nous asseoir ensemble pour convenir de montants raisonnables selon le budget disponible. Bien évidemment, cela m’attriste de devoir ainsi quantifier mon travail, un travail qui, avant, était accompli de manière désintéressée, plein d’humanité. Je le fais par souci d’équité. Les médecins méritent ces primes. Ils accomplissent un travail important, essentiel.

Tout comme mes collègues et moi. Et tous les travailleurs du monde entier.

Le gouvernement, c’est le père qui gâte son aîné, qui lui prête sa voiture neuve pour sortir avec ses copains, mais qui lance une poignée de monnaie à son plus jeune pour qu’il prenne l’autobus.  

Y a comme un décalage, non?

En terminant, Monsieur le Ministre, j’espère que vous allez accueillir mes idées avec le même sérieux que l’on retrouve dans le domaine de la santé. 

Vos profs, à la grandeur du Québec, n’en méritent pas moins.

Bien à vous,

Martin Dubé
Enseignant de français, un amoureux des lettres qui aiment tout autant les chiffres