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Vieillir avec Jaromír ou comment un Tchèque chevelu a changé ma vie

Quand Jaromír Jágr a commencé à jouer dans la LNH, la plupart de mes collègues de travail n’étaient même pas nés...

Vieillir avec Jaromír ou comment un Tchèque chevelu a changé ma vie
AFP + Photomontage Frédéric Guindon

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Non-réclamé au ballotage, le légendaire attaquant tchèque a vraisemblablement disputé son dernier match dans la LNH. Retour sur un pan important de l’histoire du hockey - et du monde - remontant au siècle dernier.

Quand Jaromír Jágr a donné ses premiers coups de patins dans la LNH en octobre 1990, j’avais 10 ans, j’étais en cinquième année à l’école Sainte-Marguerite à Laval-des-Rapides et je n’avais évidemment jamais fait l’amour.

J’avais donné deux ou trois becs sur la bouche à Brigitte en jouant à Vérité ou conséquence, mais je savais bien qu’elle ne trippait pas sur moi, à mon grand désarroi. J’avais une coupe casquette (toute la tête rasée, à part le toupet), ce qui nuisait sans doute à ma cause.

Vingt-huit ans plus tard, alors que la carrière de Jágr dans le circuit Bettman est selon toute vraisemblance terminée, j’ai 38 ans, je suis sur le marché du travail depuis 15 ans et j’ai deux enfants. (Ça, ça veut dire que j’ai fait l’amour au moins deux fois.)

Mais si vous prenez deux secondes pour penser à tout ce qui s’est passé pendant ces vingt-huit révolutions de la Terre autour du Soleil, c’est tout simplement hallucinant.

Quand Jágr a commencé dans la LNH:

  • personne n’était jamais allé sur Internet (et encore moins sur Facebook ou Instagram)
  • les Québécois ne s’étaient pas encore dit NON pour une deuxième fois
  • il n’y avait que 21 clubs dans la LNH
  • Pat Burns, Marie-Soleil Tougas et Kurt Cobain étaient encore vivants
  • en fait, personne ne connaissait Nirvana, à part les 12 personnes qui sont allées les voir aux Foufs
  • vous n’aviez jamais entendu la pièce 1990 de Jean Leloup puisqu’elle est sortie en 1991
  • les voitures électriques n’étaient qu’un lointain mirage
  • et la plupart de mes collègues de travail n’étaient même pas encore nés

Mais Jaromír Jágr, lui, jouait dans la LNH. Comme il le faisait jusqu’au mois de novembre dernier...

C’est ce qui est le plus sidérant dans son cas.

Et c’est ce que j’appelle la «longévité contextualisée»: penser à tous les événements qui se sont déroulés depuis, que ce soit dans le hockey, dans le monde entier ou dans ma propre vie .

Ça me plonge dans des souvenirs faits de manteaux Starter, de coupes de cheveux douteuses et de premières expériences aussi angoissantes qu’enivrantes.

Ça me permet aussi de réaliser que le fil conducteur de tout ce que j’ai vécu depuis presque 30 ans, de ma préadolescence plutôt tranquille jusqu’à ma pré-crise de la quarantaine plutôt tranquille, en passant par une fin de vingtaine assez mouvementée, c’est un hockeyeur tchèque doté de mains magiques, d’une chevelure spectaculaire et d’une joie de vivre insatiable.

Quand j’ai fait l’amour pour la première fois, il jouait pour les Penguins.

Quand j’ai eu mon premier char, il jouait pour les Capitals.

Quand je suis parti en appart, il jouait pour les Rangers.

Quand j’ai eu mon chien, il jouait pour les Flyers.

Quand ma blonde est tombée enceinte de notre premier enfant, il jouait pour les Bruins.

Quand on a eu notre deuxième enfant, il jouait pour les Devils.

Quand ma fille a été hospitalisée à la suite d’un accident, il jouait pour les Panthers.

Vieillir avec Jaromír ou comment un Tchèque chevelu a changé ma vie
Twitter @NHL

 

Chaque moment important de ma vie est donc relié d’une quelconque façon à une étape dans la carrière de Jaromír Jágr, un peu comme une route est jalonnée de bornes kilométriques.

Perdre ce moyen de me repérer dans le temps est étrange. Ce serait exagéré de dire que c’est angoissant, mais c’est quand même déstabilisant.

J’ai, depuis hier, l’impression d’avancer sur un chemin dont je ne connais pas l’issue (rien de nouveau là-dedans), mais dont on aurait retiré tous les panneaux de signalisation.

La dernière fois que j’ai existé sans pouvoir me lever le matin et voir les prouesses de Jágr à Sports30, je portais des pantalons de jogging Converse et un polar vert fluo; un sympathique personnage jaune à la famille dysfonctionnelle et aux cheveux piquants s’apprêtait à entrer dans nos vies; et Mikhaïl Gorbatchev était encore à la tête de l’U.R.S.S.

Aujourd’hui, c’est tout juste si je ne suis pas venu travailler en voiture volante autonome et si des nano-robots ne tapent pas mon texte sur le clavier au fur et à mesure que j’y pense.

Si La Merveille reste incontestablement le meilleur joueur de hockey de tous les temps, Jaromír Jágr n’est pas loin derrière, avec une aura toute particulière: celle d’une machine à jouer au hockey pouvant traverser les époques.

Un de mes collègues de TVA Sports a le mieux décrit l’extraordinaire carrière du numéro 68: «Avec ses 1921 points en 1733 rencontres, Jágr a marqué son époque... et même la suivante.»

Pour toutes ces raisons, l’absence de Jaromír Jágr sur les patinoires de la LNH créera un immense vide dans ma vie.

Après tout, il est plus qu’un grand joueur de hockey. C’est un monument vivant à la mémoire d’une époque révolue: celle où une partie pouvait se finir par un verdict nul, celle où les Nordiques jouaient encore à Québec, et celle où le Canadien savait encore comment gagner la coupe Stanley...

Chapeau Jaromír!
Merci pour les beaux moments (et les beaux cheveux!)

Aujourd’hui, j’entreprends une nouvelle période de ma vie, orphelin de Jágr.

Quelques statistiques méconnues et capotées:

  • Lors du conflit de travail de 1994 dans la LNH, Jágr a disputé une partie avec les Sharks de Schalker dans la première division allemande. Sa fiche à l’issue de cette partie: un but....et dix (10!) mentions d’aide pour un total de 11 points. Belle récolte.

  • Cette année, avec les Flames de Calgary, la majorité de ses coéquipiers n’étaient même pas nés quand il a débuté sa carrière avec les Penguins. Pour du sport professionnel de haut niveau, cela relève de la science-fiction.

  • Parmi tous les autres joueurs repêchés comme Jágr en 1990, Doug Weight et Craig Conroy ont eu les plus longues carrières...et ils se sont retirés en 2010-11, soit il y a 7 ans.