/news/politics
Navigation

Dans les coulisses du pouvoir

Il revient dans un ouvrage sur les moments les plus marquants de sa carrière et l’histoire canadienne

Luc Lavoie
Photo Pierre-Paul Poulin Luc Lavoie dans les studios de TVA où il est analyste politique après une carrière de plus de 40 ans dans le domaine des communications.

Coup d'oeil sur cet article

« Quand tout est disproportionné, quand toutes les forces sont alignées contre mon client, quand tout va aussi mal que possible, il faut trouver un moyen de tirer une salve colossale, retentissante, assez puissante, frappante et audacieuse pour que tout le monde s’arrête et que la conversation change. »

C’est ainsi que le communicateur professionnel Luc Lavoie décrit la stratégie du « big bang » dans son nouveau livre, En première ligne. C’est celle que l’ex-membre du Bureau du premier ministre (BPM) sous Brian Mulroney aimait utiliser pour déjouer les crises qui ont marqué l’histoire québécoise, canadienne et parfois même mondiale.

À titre de proche de M. Mulroney (premier ministre conservateur de 1984 à 1993) et haut placé du BPM, M. Lavoie raconte le déroulement de nombreux événements politiques marquants durant lesquels il a été aux premières loges.

« Le Bureau du premier ministre est essentiellement en état de gestion de crise permanente. Si un enjeu se rend au Bureau, c’est parce qu’il n’a pas été réglé plus bas dans la pyramide », explique-t-il en entrevue.

Coups d’éclat

Dans son livre, il révèle notamment des détails inédits de la mort de l’accord du lac Meech et la fin catastrophique de la relation entre M. Mulroney et son ex-grand ami et ministre Lucien Bouchard en 1990. Ce dernier fondait le Bloc québécois l’année suivante.

Grâce à son passé de stratège en communications et gestionnaire de crise au privé à partir de 1991, il raconte aussi comment ses collègues et lui ont pu transformer des crises de relations publiques en grandes victoires pour leurs clients grâce à des coups d’éclat souvent fort médiatisés.

Un exemple marquant de l’histoire canadienne : le scandale Airbus durant lequel M. Mulroney était soupçonné de corruption par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et qui a mené à la première poursuite par un ex-PM contre le gouvernement.

Bien qu’il assure que le livre n’est pas destiné uniquement aux mordus de la politique et des relations publiques, ceux-ci y trouveront certainement leur compte, dit-il. Tout y est raconté de son point de vue.

Gestion de crise

Le rôle de gestion d’image et de crise a aussi beaucoup changé avec l’arrivée des médias sociaux, la « culture de l’instantanéité » et les fausses nouvelles, explique M. Lavoie.

« Les stratégies qu’on utilisait à l’époque fonctionneraient toujours aujourd’hui, mais leur exécution changerait beaucoup. Il y a trois phases dans la gestion de crise : le diagnostic, l’approche qu’on développe et ensuite l’exécution. C’est cette dernière étape qui a beaucoup changé. Le laps de temps pour l’exécution a énormément rétréci », analyse-t-il.


Le livre En première ligne sera offert en librairie dès le 7 février aux Éditions de l’Homme.

Des victoires publiques

Luc Lavoie
Photo courtoisie

Luc Lavoie a quitté la politique en 1991 pour se lancer dans le monde de la communication. Dans son livre, il décrit comment ses équipes et lui ont réussi à déjouer de grands scandales et transformer des défaites quasi assurées en victoires publiques pour ses clients.

Déjouer une crise d’otage

Le 11 septembre 1999, onze travailleurs du secteur pétrolier qui travaillaient en Équateur sont enlevés, dont sept Canadiens. Voulant éviter une crise médiatique, Alberta Energy Corp embauche M. Lavoie comme gestionnaire de crise sur le terrain.

Finalement, son rôle a autant été de négocier la libération des otages que de gérer les journalistes sur le site de l’entreprise. S’il dit ne pas pouvoir tout raconter de son implication dans les négociations, il prend toutefois la peine de bien décrire la fois où il croyait qu’on lui tirait dessus.

« Je me suis fait pitcher à terre par les gardes du corps parce qu’on avait entendu le bruit d’une arme à feu. Avec quelqu’un qui te prend par le cou et te lance à terre, ça marque l’imagination [...] Mais le mandat au complet était extrêmement difficile, parce que je savais qu’il y avait des vies humaines en jeu », dit-il.

La stratégie du « Big Bang »

Dans son livre, Luc Lavoie dit que l’affaire la plus « bouleversante » sur laquelle il aura travaillé est l’affaire Airbus. En bref, la GRC tentait par tous les moyens de prouver que M. Mulroney avait reçu des commissions secrètes de la part d’Airbus. Au début de l’histoire, le tout s’annonçait dévastateur pour l’ex-PM.

Dans son livre, le gestionnaire de crise explique comment il a déjoué la GRC et le gouvernement à presque tous les tournants grâce à sa stratégie du « big bang ». Dans ce cas-ci, l’exemple le plus retentissant a été de répondre à la fuite aux médias d’une lettre de la GRC accusant M. Mulroney de corruption avec une poursuite de 50 millions $.

« L’effet big bang que nous souhaitions a été total. Au lieu que les grands titres soient “Mulroney soupçonné de corruption”, ce fut “Mulroney poursuit le gouvernement pour 50 millions de dollars” », peut-on lire.

Les dessous de gestions de crises

La mort historique de l’accord du lac Meech, le douloureux divorce politique de Brian Mulroney et Lucien Bouchard. À titre d’ex-membre du Bureau du premier ministre dans les années 1980, Luc Lavoie raconte dans son livre les dessous de nombreux événements marquants de l’histoire canadienne. En voici quelques extraits.


L’élection de Lucien Bouchard à l’arraché

Luc Lavoie (au centre) en compagnie de Lucien Bouchard lors de son élection au Lac-Saint-Jean le 20 juin 1988.
Photo courtoisie
Luc Lavoie (au centre) en compagnie de Lucien Bouchard lors de son élection au Lac-Saint-Jean le 20 juin 1988.

La carrière politique fédérale de Lucien Bouchard a failli mourir dans l’œuf, indique M. Lavoie.

Parachuté par Brian Mulroney comme candidat conservateur dans l’élection partielle au Lac-Saint-Jean en 1988 (à l’aube des élections fédérales), « Lucien Bouchard devait absolument gagner », explique l’auteur.

Or, quelques semaines après le début des partielles, rien ne fonctionnait pour la campagne de M. Bouchard, qui perdait dans les sondages. Celui-ci avait déclaré la défaite et l’avait fait savoir à Luc Lavoie.

« “Luc, il faut que je te parle très sérieusement. La politique, c’est pas fait pour moi. C’est évident que je vais me faire battre. Mais je veux que tu m’aides à perdre avec dignité, en parlant des grands enjeux.” Et il a entrepris une longue diatribe très théâtrale dans laquelle le mot “défaite” revenait à tout bout de champ », raconte M. Lavoie dans son livre.

Mais MM. Mulroney et Lavoie n’étaient pas prêts à abandonner la campagne. Grâce à une réorganisation massive et de nombreux coups d’éclat, M. Bouchard est vite remonté dans les sondages et, le 20 juin 1988, il était élu le nouveau député conservateur de Lac-Saint-Jean. Ainsi débutait sa carrière politique.


La fin du duo Bouchard-Mulroney

Un proche de Brian Mulroney et de Lucien Bouchard, Luc Lavoie a été un témoin privilégié de leur relation de « frères de sang »... et de sa fin catastrophique au début des années 1990.

« Ce que les gens ne savent pas est ma présence et mon rôle actif dans le départ de Lucien Bouchard du gouvernement et ce qui s’en est suivi », dit-il en entrevue. MM. Lavoie et Bouchard ont passé plus de 12 heures ensemble la veille de son départ des conservateurs à débattre si le politicien devait démissionner.

Finalement, M. Lavoie a même relu la lettre de démission de M. Bouchard avant qu’il la remette à M. Mulroney.

« Jusqu’à ce moment, j’étais convaincu que le message de Lucien Bouchard aux gens du Parti québécois avait probablement été écrit sur le coin d’une table et envoyé sous le coup de l’émotion. Je ne pouvais pas croire qu’il avait prémédité son geste. Mais un doute a commencé à se glisser dans mon esprit quand j’ai vu sa lettre de démission : huit ou neuf pages bien tassées, un texte bien ficelé, extrêmement bien écrit. De toute évidence, il avait dû y passer beaucoup de temps. Et par la suite, bien sûr, on a appris que l’ensemble de l’opération avait été soigneusement planifié », écrit-il.


Gorbachev séduit par une couverture de Maclean’s

Luc Lavoie et Brian Mulroney lors de la visite du Secrétaire général de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev à Ottawa en 1990.
Photo courtoisie
Luc Lavoie et Brian Mulroney lors de la visite du Secrétaire général de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev à Ottawa en 1990.

Si Brian Mulroney a été le premier chef d’État occidental à rencontrer le secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev après la chute du mur de Berlin en 1989, c’est en partie grâce à Luc Lavoie et au magazine Maclean’s.

En route vers Moscou pour s’assurer à la dernière minute que M. Mulroney aurait une rencontre avec M. Gorbatchev lors d’une visite officielle, M. Lavoie a aperçu la plus récente copie du magazine politique à l’aéroport. Le titre était To Russia with Cash, une allusion à l’intérêt des investisseurs canadiens envers ce pays.

L’achat lui a bien servi quelques jours plus tard lorsqu’il se heurtait au secrétaire de M. Gorbatchev, qui était réticent à organiser une rencontre avec le chef soviétique.

« Tout à coup, j’ai sorti de ma mallette une copie du magazine Maclean’s et la lui ai tendue. Il ne parlait pas anglais, mais pas besoin d’être grand clerc pour comprendre ce que ça voulait dire. Il m’a fait un petit sourire, s’est levé avec le magazine dans les mains et est sorti de la pièce pour revenir quelques minutes plus tard précédé de... Mikhaïl Gorbatchev lui-même. Le secrétaire général avait la bouche fendue jusqu’aux oreilles et il m’a serré la main en disant : “Ça a l’air d’être un magazine très intéressant.” »

Quelques jours plus tard, M. Mulroney rencontrait M. Gorbatchev.